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![]() ![]() ![]() 65e anniversaire de la disparition du colonel Lotfi et du commandant Faradj- Colonel Lotfi : le météore de l'Oranie, stratège au destin foudroyé
par Salah Lakoues ![]() Il est des hommes dont la
vie, bien que tragiquement brève, embrasse l'Histoire d'une lueur si intense
qu'elle défie le temps. Le Colonel Lotfi, de son vrai nom Boudghène
Ben Ali, fut l'un de ces météores fulgurants qui traversèrent le ciel tourmenté
de la Révolution algérienne, laissant derrière lui une empreinte de génie
précoce et de sacrifice sublime.
Commandant de la légendaire Wilaya V (Oranie) à un âge où d'autres découvrent à peine le monde, il incarna la jeunesse héroïque portée aux plus hautes responsabilités par la force des événements et l'éclat de son propre mérite. Lotfi n'était pas qu'un soldat ; il était une intelligence vive, un esprit stratégique hors norme surgi des rangs de l'Armée de Libération Nationale. Son ascension fut aussi rapide que sa pensée était aiguisée. Là où d'autres voyaient des obstacles insurmontables, il dessinait des plans audacieux, organisait la résistance avec une maturité stupéfiante, transformant le vaste et âpre territoire de l'Oranie en un bastion indomptable face à l'une des armées les plus puissantes du monde. Il portait sur ses jeunes épaules le fardeau sacré du commandement, non comme un poids, mais comme une mission sacrée. Mais réduire Lotfi à son seul génie militaire occulterait une part essentielle de sa grandeur. Car ce jeune colonel était aussi un intellectuel, un visionnaire dont le regard perçant transcendait les impératifs immédiats de la guerre. Il pensait l'Algérie de demain, s'inquiétait déjà des défis de l'indépendance, de l'unité nationale, de la nécessité d'édifier un État juste et éclairé. Dans le tumulte des combats, il conservait cette lucidité rare des grands hommes, mêlant l'ardeur du patriote à la profondeur du penseur. Il était la promesse d'un leadership éclairé pour l'Algérie libérée. Le destin, hélas, est souvent cruel avec les étoiles les plus brillantes. Le 27 mars 1960, aux confins du désert, près de Béchar, alors qu'il tentait une nouvelle fois de forcer le passage à travers la tristement célèbre Ligne Morice - cette cicatrice électrifiée et minée dessinée pour étouffer la Révolution - le Colonel Lotfi tomba au champ d'honneur. Il n'avait que 26 ans. Sa mort, au cœur d'une bataille acharnée, fut un coup terrible pour l'ALN, la perte d'un de ses chefs les plus brillants et les plus aimés. Son sacrifice ne fut cependant pas vain. Il devint instantanément une légende, le symbole immortel de cette jeunesse algérienne magnifique, capable de s'élever aux plus hautes destinées et de se consommer pour l'idéal de liberté. Le Colonel Lotfi n'est pas seulement un nom gravé sur les monuments ; il est une inspiration vivante, l'incarnation du courage, de l'intelligence et de l'intégrité au service d'une cause juste. Sa trajectoire, météore fauché en plein vol, continue d'éclairer la mémoire nationale, particulièrement en Oranie où son nom est synonyme de bravoure et de droiture. Le Colonel Lotfi demeure cet aigle de la Révolution dont le vol fut brisé trop tôt, mais dont l'esprit plan, éternel, au-dessus des montagnes et des plaines pour lesquelles il a donné sa vie. Un héros sublime, dont la grandeur tragique ne cesse de nourrir la fierté algérienne. Colonel Lotfi : Le Stratège Visionnaire et l'Architecte de l'Indépendance Future Au firmament des héros de la Révolution algérienne, brille l'étoile du Colonel Lotfi, de son vrai nom Dghine Benali Boudghene. Plus qu'un chef militaire aguerri, il fut une conscience politique aiguë, un stratège dont la vision dépassait l'horizon immédiat des combats pour sonder les profondeurs complexes de l'Algérie à naître. Son nom reste gravé non seulement pour ses faits d'armes, mais aussi pour sa lucidité précoce face aux défis qui attendraient le pays une fois les chaînes du colonialisme brisées. La légende du Colonel Lotfi prend une dimension particulière lors de la fameuse, et parfois controversée, réunion des dix colonels de l'Armée de Libération Nationale (ALN). Dans une atmosphère chargée d'histoire et de la gravité des enjeux, Lotfi, avec la force tranquille qui le caractérisait, prenait la parole. Son message était clair, tranchant, et porteur d'une exigence fondamentale : la place des dirigeants de la Révolution n'était pas dans les capitales étrangères ou aux frontières, mais au cœur même du brasier, à l'intérieur du pays, aux côtés des moudjahidines et du peuple en lutte. « La Révolution se fait ici, sur notre terre, dans nos montagnes et nos villes, pas dans les bureaux lointains! » aurait-il clamé, selon les récits qui ont traversé le temps. Il ne s'agissait pas d'une simple question de présence physique, mais d'une profonde conviction stratégique et politique. Pour Lotfi, la direction de la guerre devait être organiquement liée au terrain, aux réalités quotidiennes du combat, aux aspirations populaires. Il sentait que la coupure entre les chefs exilés et la base combattante risquait de fragiliser le mouvement et, plus grave encore, de semer les germes de divisions futures. Cette exigence n'était pas un caprice, mais le fruit d'une analyse globale. Lotfi comprenait que la guerre de libération n'était pas seulement une affaire militaire, mais une refondation nationale. Il mettait en garde, avec une prescience remarquable, contre les luttes de pouvoir, les dérives bureaucratiques et les ambitions personnelles qui pourraient gangréner l'Algérie indépendante si les dirigeants perdaient le contact avec les purs et les sacrifices du maquis. Ses avertissements résonnaient comme un appel à préserver l'âme de la Révolution au-delà de la victoire militaire. L'ascension de ce jeune chef ne saurait être évoquée sans identifier à proximité avec une autre figure légendaire, le cerveau de l'organisation et du renseignement de l'ALN, Abdelhafid Boussouf. Ce dernier, souvent qualifié de « génie de la Révolution », possédait un talent inégalé pour identifier et faire émerger les cadres les plus compétents et les plus dévoués. Boussouf décela très tôt chez le jeune Lotfi, malgré son âge, les qualités exceptionnelles d'un grand meneur d'hommes et d'un stratège né. C'est fort de cette conviction, reconnaissant la valeur intrinsèque de Lotfi, que Boussouf le propose pour la tâche immense de diriger la Wilaya V. Ce n'était pas une mince responsabilité : la Wilaya V était non seulement la plus étendue géographiquement, mais aussi reconnue comme l'une des mieux organisées et des plus efficaces de toute l'Armée de Libération Nationale. La confiance placée en Lotfi par une figure aussi centrale que Boussouf témoigne de la stature et du respect qu'il avait déjà acquis. En tant que Commandant de la Zone 8 et plus tard de la Wilaya V, le Colonel Lotfi n'était pas qu'un penseur. Il était un homme d'action, un organisateur hors paire qui traduisait sa vision en actes concrets sur le terrain. C'est sous son impulsion et sa supervision stratégique que fut planifiée l'une des opérations militaires les plus audacieuses et les plus significatives de la guerre dans cette région : la Bataille de Djebel Amour. Située dans la région d'Aflou, cette chaîne montagneuse aride et stratégique est devenue le théâtre d'un affrontement majeur. Lotfi, connaissant l'importance de porter le combat au cœur des dispositifs ennemis et de démontrer la capacité de l'ALN à mener des opérations d'envergure, a conçu un plan audacieux. L'exécution fut confiée à l'un des bras armés les plus valeureux de la Wilaya V : le Bataillon Moussa Mourad. Cette bataille ne fut pas une simple escarmouche, mais une véritable démonstration de force et de tactique. Les moudjahidines du bataillon Moussa Mourad, renforcés par le plan de leur chef et leur propre courage, infligent des pertes sévères à l'armée française, défiant sa supériorité matérielle par leur connaissance du terrain, leur mobilité et leur détermination farouche. La bataille de Djebel Amour est devenue un symbole de la résistance indomptable de l'ALN dans le Sud-Oranais, une preuve éclatante que même dans les zones les plus reculées, la flamme de la Révolution brûlait avec intensité, guidée par des chefs de la trempe du Colonel Lotfi. Le Colonel Lotfi tomba au champ d'honneur en mars 1960, trop tôt pour voir l'aube de l'indépendance pour laquelle il avait tant donné. Mais son héritage dépasse sa mort héroïque. Façonné par la confiance de mentors comme Boussouf et par sa propre vision exceptionnelle, il demeure le symbole du chef militaire éclairé, du politique visionnaire qui plaçait l'intérêt national et l'unité du peuple au-dessus de tout. Sa clairvoyance sur les dangers de l'après-indépendance et son insistance sur l'ancrage intérieur de la direction révolutionnaire continue de résonner comme un message intemporel pour l'Algérie. L'épopée du Colonel Lotfi, stratège de la guerre et prophète lucide de la paix à construire, reste une source d'inspiration et de méditation sur le sens profond du sacrifice et de la responsabilité historique. |