
Faits rapportés par une tierce personne : les enseignants
grévistes valent aujourd'hui ce que valent les armes molles d'une défaite. La
perte de crédits de cette caste est, en effet, plus énorme aux yeux de leurs
propres élèves qui les ont vus revenir vers les classes, «punis» par Benbouzid
et affublés d'un zéro collectif public. Car il ne faut jamais oublier que l'on
vit tous dans un pays de pétrole et de force, de bras de fer et de pieds dans
la bouche, de soumission ou de domination. Les enseignants peuvent aujourd'hui
raconter ce qu'ils veulent sur le courage de l'Emir Abd El-Kader, sur la
révolution et la libération, sur l'idéal de marcher sur la Lune, sur Mokrani ou
Larbi Ben M'hidi, les élèves algériens ont retenu surtout la dernière leçon :
celle de l'écrasement. La perte de l'autorité des enseignants remonte déjà à
loin, à l'Oedipe collectif, à l'état de l'Etat et à l'inutilité du Savoir face
au baril ou le galon, elle se trouve aujourd'hui accentuée à l'extrême par le
traitement infligé aux grévistes et à leur cause. Aujourd'hui, partout, on peut
se faire respecter par l'argent ou la matraque, et jamais plus par un morceau
de craie. C'est l'un des fondements de l'Etat et de la société qui a été réduit
à un chiffon au spectacle de centaines de médecins matraqués par les policiers
il y a un mois. Dans un Etat normalement constitué, cela aurait dû conduire à
un retrait de confiance collectif et total. Chez nous, cela nous a confortés,
dans la logique du malsain, à illustrer notre pessimisme national et à offrir à
nos enfants le spectacle de notre cannibalisme filiale. Aujourd'hui donc, c'est
le tour à une autre huée : celle de l'élève face à la leçon. Laquelle ? Celle
de Benbouzid : on ne gagne pas par le dialogue, l'écoute, la stratégie ou
l'intelligence, mais, par la menace, la force, le chantage et la peur. A la prochaine
rentrée scolaire, vaut mieux avoir une matraque et un morceau de trottoir qu'un
cahier et un encrier. La leçon est d'ailleurs valable pour tous et pour tout
notre monde : syndicats, opposants, intellectuels, enseignants, ouvrier
mécontent. On a chargé Benbouzid de la donner car c'est le ministre de
l'Education, et l'éducation c'est fait pour la Falaka et pas pour découvrir de
nouvelles molécules.
Le chroniqueur a
déjà parlé des stigmates de la génération Benbouzid, il faut y ajouter
aujourd'hui le rire moqueur adressé aux ainés revenus les bras coupés et le nez
arraché. Le futur est donc promis : il sera celui des radicalismes et des rires
acides. C'est le grand maquis de la moquerie. La katibate des grimaces et des
jets de tomates contre tous ceux qui incarnent l'autorité calme du Savoir.
C'est la nouvelle Bleuite.