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![]() ![]() ![]() Dépenses, recettes et déficits. Une guerre à crédit
par Abdelhak Benelhadj ![]() La
crise ukrainienne s'est produite au plus mauvais moment pour l'économie
européenne. La plupart des pays de l'Union achevaient de faire face dans
conditions difficiles à la crise du Covid et s'en
sont sortis, certains mieux que d'autres, sans que tous les problèmes posés
n'aient trouvé solution. De nombreux médicaments sont toujours importés, les
systèmes médicaux sinistrés, les équipements d'urgence submergés, les budgets
de la santé en berne... Les autres secteurs sociaux (logement, éducation,
retraite...) se sont aussi dégradés.
L'Union Européenne accumule aujourd'hui à de nombreuses contraintes : d'un côté des difficultés budgétaires anciennes qui s'additionnent, la nécessité de dépenser davantage pour assurer la défense de l'Ukraine et sa propre défense à l'avenir. Comme si cela ne suffisait pas, l'élection de D. Trump, allait donner à l'Europe un ennemi de plus. Hors de ces considérations, il est illusoire d'envisager une « économie de guerre » qui redonnerait à l'Europe une marge de manœuvre à l'égard de son puissant allié transatlantique et une prise solide sur son destin. Cependant, tous les membres de l'Union ne sont pas placés à la même enseigne. Si l'Allemagne1 ou les Pays-Bas peuvent augmenter leur endettement, ce n'est pas le cas d'autres pays de l'Union, de la France par exemple qui veut de surcroît jouer un rôle moteur dans la direction et l'organisation de la réplique à apporter à la Russie et, depuis janvier sur un autre registre, aux Etats-Unis. Le cas de la France est exemplaire. Elle se distingue (par ses déficits et son endettement), des pays « frugaux » qui gravitent autour de l'ex-zone mark. Et aussi de plus en plus des pays du sud qui n'appartiennent plus à l'humiliant « club Med » (ou PIGS) traditionnellement déficitaires, endettés et mal gérés, mais qui réduisent aujourd'hui de manière spectaculaire leur déficit ou connaissent des excédents. C'est par exemple le cas du Portugal. La France dérive aujourd'hui vers un taux d'endettement chronique similaire à celui de la Grèce (cf. crise de 2010-2015) ou de l'Italie. Avec une différence, minorée à Paris : l'Italie est un pays commercialement excédentaire et sa dette (comme celle du Japon), en baisse, est surtout intérieure. Même son chômage et son sous-emploi sont en baisse. Certes, la crise démographique italienne aide. Paris, en cela même, fait alors figure de mouton noir d'autant moins accepté par les uns et les autres que la France se pose en patron de l'Union en compagnie d'un Royaume-Uni (qui ne voulait plus de l'UE et l'a quittée en janvier 2020), sans que cette direction n'ait été délibérée par aucune instance européenne. L'Italie (qui est aussi en butte à ses propres travers et contradictions) est le pays qui s'irrite le plus de cette auto-consécration. De nombreux autres tout aussi critiques, sont plus discrets mais n'en pensent pas moins. **** La guerre à crédit L'examen de la situation budgétaire de l'Europe passe par un retour aux notions élémentaires. Le cas de la France qui n'est pas seule dans ce cas mérite une attention particulière. Les déficits résultent du déséquilibre entre recettes et dépenses : trop de dépenses ou pas assez de recettes, voire les unes et les autres combinées. Pour rétablir l'équilibre, il y a trois solutions : - Soit on augmente les recettes au niveau nécessaire, - Soit on diminue les dépenses, - Soit on puise dans l'épargne ou on solde une partie du patrimoine, - Soit on a recours à un financement extérieur qui débouche ordinairement sur l'endettement. -... Ce choix dépend souvent de l'analyse des causes et de l'importance du déficit considéré, du niveau de l'endettement, de la nature et de la valeur du patrimoine national privatisable... Mais aussi des contreparties et donc de la solvabilité du débiteur. Sans compter l'état du marché de l'endettement et de la comparaison avec la situation des autres pays. A déficit et endettement identique, l'évaluation de la situation de tel ou tel pays peut différer selon leur solvabilité mesurée à l'aune de nombreux paramètres quantitatifs et qualitatifs. Eric Heyer, directeur du département analyse et prévision de l'OFCE, révèle les données suivantes pour le cas de la France qui connaît un déficit chronique, structurel.2 En 2017, la part des dépenses est autour de 57.3% du PIB, les recettes de l'ordre de 54% du PIB. Le déficit était donc de 3.4% du PIB en 2017. En 2024, le déficit est de 5.8% (de PIB) mais les dépenses (sur PIB) n'ont pas bougé, soit 5.3%. Les dépenses ont augmenté en valeur absolue, mais sont restées stables par rapport à la richesse globale produite, alors même que les taux de croissance sont faibles. Ce sont les recettes publiques (sur PIB) y compris les recettes non-fiscales qui ont baissé et ont atteint la part de 51%, soit une chute de 3 points qui explique pour l'essentiel le creusement du déficit. La première conclusion est que celui-ci ne provient pas d'une aggravation des dépenses publiques qui sont restées en 8 ans globalement en rapport avec l'inflation et le taux de croissance. La seconde est que la théorie de l'offre est prise en défaut3 : la baisse des prélèvements obligatoires ne provoque pas mécaniquement de hausse de l'investissement et du taux de croissance, de l'emploi... qui compenseraient cette baisse par une hausse de la production de richesses et une hausse des recettes publiques. Ce pari est perdu. C'est donc bien la baisse des recettes publiques, et non la hausse des dépenses, qui est la cause de la hausse du déficit. En dix ans, la politique de l'offre et les baisses de prélèvements ont plombé les finances publiques de 454 Md euros. Sans cela, la dette pèserait 93,8% du PIB, et non 109% comme aujourd'hui, a calculé Vincent Drezet, porte-parole d'Attac.4 L'erreur serait, comme cela semble être le choix procyclique des autorités sous pression de Bruxelles et des marchés, pressées de réduire drastiquement les dépenses publiques au moment même où le taux de croissance est annoncé en baisse pour 2026. Cette baisse en termes réels, notamment des revenus indirects, et plus particulièrement des retraites en discussion actuellement, entraînerait avec de fortes probabilités une chute de la consommation et en retour une inévitable baisse des recettes indirectes qui sont une des sources principales des recettes publiques. Cela provoquerait une aggravation des déficits et, avec un gouvernement minoritaire à l'Assemblée Nationale, entraînerait des conséquences imprévisibles sur le plan social et politique. De l'instabilité financière, la France basculerait dans une instabilité politique, potentiellement élevée, qui risquerait de finir par aliéner le soutien des marchés et des agences de rating, jusque-là très accommodantes dans leurs notations. Il ne sera permis à la France de maintenir cette stabilité fragile, loin de l'équilibre, que si elle conserve sa politique de l'offre, suicidaire à terme, et source de désordres potentiels. Si on y ajoute les remous consécutifs à la condamnation de Marine Le Pen (qu'elle ait tort ou raison à contester son jugement), tous les ingrédients sont réunis pour placer le pays au seuil de ruptures brutales peu compatibles pour traiter ses problèmes dans la sérénité. ***** Les Européens n'ont ni budgets, ni soldats, ni armes, ni munitions, ni popularité, ni temps, ni... Amérique pour entreprendre et gagner une guerre. Voilà un exemple d'entourloupe. Mercredi 26 mars, E. Macron annonce une aide supplémentaire à l'Ukraine de 2 Md euros. Marine Le Pen du Rassemblent national commente de manière laconique : la « dette de la France ce soir : 3 300 milliards d'euros +2... » Aussitôt, le président français qui a beaucoup creusé la dette de son pays depuis 2017 (+1 000 Md euros), réagit : Cette aide « est dûment financée grâce à la loi de programmation militaire, aux efforts qu'on avait anticipés et grâce au financement européen et dans le cadre du G7 que nous avons décidé ». « Et donc, non, cette aide, ce n'est pas une aide qui sera financée par des impôts cachés ou supplémentaires, c'est totalement faux ». Si l'aide n'est pas financée par l'impôt, mais alors qui finance la loi de programmation militaire ? D'où peut bien provenir « le financement européen et du G7 » ? Il faut bien qu'ils viennent de quelque part. En réalité, il ne s'agit pas (tout au moins à court terme) de nouvelles dépenses. Il s'agit de déstockage de matériels militaires qui seront remplacés un jour... par des matériels plus modernes. Le président français ne s'en cache d'ailleurs pas. Il racle les fonds de tiroirs. Le président explique : la France a « des capacités disponibles dans [ses] stocks, encore délivrables », assure Emmanuel Macron lors de la conférence de presse avec Volodymyr Zelensky. Il évoque aussi des « capacités d'observation, satellitaires ou autres ». Pour livrer plus vite le matériel, le président évoque des « coproductions » avec Kiev, dans le cadre de la même enveloppe de soutien de 2 Md qu'il vient d'annoncer au bénéfice de l'Ukraine. CQFD ***** Butin de guerre. La guerre n'est pas une abstraction, l'expression d'une passion irrationnelle, d'une affection pathologique ou d'un délire individuel ou collectif. Abandonnons la personnalisation de l'histoire du monde aux conteurs de bonnes aventures : Ramsès II, Attila, Napoléon, Hitler, Staline... Poutine. Vieille histoire des conflits entre les hommes, les guerres ne sont entreprises que dans l'espoir que le victorieux « se paie sur la bête » et tire parti des ressources pris à l'ennemi. Le pari de l'Amérique de Biden était clair. L'Ukraine devait être le tombeau du régime du Kremlin redonnant accès (comme à l'époque de B. Eltsine) à l'immense richesse de la Russie. Tous les vautours, cupides et voraces qui chassent en meutes au moins depuis 1492, lorgnaient vers ce vaste territoire qui déborde d'une grande et abondante variété de matières premières. Briser l'axe eurasiatique qui menace l'hégémonie mondiale américaine, en commençant par l'axe Berlin-Moscou, participait d'un plan échafaudé depuis longtemps, que l'on peut dater du discours de V. Poutine à la Conférence de Munich en février 2007. Sans doute, l'affaire était pliée bien avant, lorsqu'on s'est définitivement convaincu que le nouveau maître du Kremlin Les objectifs ne souffraient d'aucune ambiguïté et les buts de guerre limpides. Partout, de part et d'autre de l'Atlantique, les conjurés clamaient haut et fort, que la paix en Ukraine et donc en Europe ne pouvait passer que par la chute de Poutine. Les machines médiatiques tournaient (et continuent de tourner) à plein régime, répétant à l'infini le même message. Le président russe (et son gouvernement) était un obstacle à faire disparaître.5 Qu'on se rappelle. En visite à Varsovie, samedi 26 mars 2022, Joe Biden, à la question d'un journaliste lui demandant ce qu'il pensait du chef d'État russe, a répondu : « C'est un boucher ». « Pour l'amour de Dieu, cet homme ne peut pas rester au pouvoir. » Des citations semblables nous pouvons en témoigner à satiété. Après plus de trois années d'effort, d'offensives et de contre-offensives, l'arrivée de D. Trump siffle la fin d'une équipée mortifère qui semble avoir lamentablement échoué. Voilà qu'apparaît un ennemi de plus à l'Ouest qui ne sera amène avec personne. D. Trump a compris que la « guerre conventionnelle » ukrainienne n'est vraisemblablement plus gagnable et que les milliers de « bombes » et de vecteurs d'en face ne peuvent être neutralisés sans risque majeur. Outre cela, l'axe Moscou-Pékin est hors de portée. La Chine et la Russie savent ce qu'il leur en coûterait de le laisser se briser. La tactique à l'envers imaginée par Nixon et Kissinger à la fin des années 1960 doit être abordée sous un angle différent. Mais les marges de manœuvre sont étroites et la machine chinoise est en marche très rapide, œuvrant à un déclassement occidental prévisible. L'histoire bégaye souvent. Mais re passe pas les plats. L'Europe se retrouve alors avec un conflit qui a fait des trous insondables dans les budgets, dans les stocks d'armes et de munitions, dans les casernes... et aussi dans l'avenir de leurs économies et peut-être même dans celui des dirigeants qui alternent à grande vitesse. L'agitation des dirigeants européens est une danse macabre qui tente de donner le change, mais qui n'abuse personne. Les « bombinettes » britanniques et françaises6, de facto sous contrôle de l'OTAN (et donc de Washington) sont soit inutiles, soit inutilisables, quoi qu'on en dise à Paris et à Londres. On peut évidemment faire semblant et occuper les téléspectateurs. Toute la question maintenant posée aux Européens, face aux erreurs de calcul dans lesquelles ils ont été entraînés, sera de solder la quantité monumentale de créances engagées dans ce conflit. Croire que l'investissement militaire va relancer une industrie, une économie et un commerce défaillant est une illusion de plus. La guerre produit des obus que personne n'achète, tue des consommateurs par « vocation » insolvables et n'a jamais relancé aucune économie. Reste le pari keynésien que l'Allemagne semble avoir choisi derrière l'apparence d'un investissement industriel militaire gigantesque de 500 Md euros et dans l'équipement et les infrastructures. Externalité éventuelle : l'espoir que ces dépenses relancent l'économie des voisins impécunieux qui ont épuisé tous leurs crédits, dans tous les sens du mot. ***** Toute proportion gardée, leur situation, précisément dans son caractère invraisemblable et irréaliste, est similaire à celle des lendemains de la Première Guerre mondiale. Le Traité de Versailles non seulement n'a pas permis d'obtenir de l'Allemagne les indemnités réclamées, mais elles plongèrent dans une profonde crise le continent dans son ensemble ainsi préparé pour le conflit suivant. Sans sous-estimer le poids qu'a représenté la naissance de l'Union Soviétique ressentie par l'occident capitaliste comme une menace, les choix de politique économique masquée par les « Années folles », ont débouché sur une situation similaire à celle que nous connaissons aujourd'hui. En mars 1920, soit trois mois après la publication de son livre en Angleterre, J. M. Keynes préfaça la traduction de son livre destiné au public français7. On peut y lire ces lignes prémonitoires : « Les délégués français à la Conférence de la Paix sacrifièrent les intérêts réels de leur pays, à des promesses irréalisables (...) qui ne valent pas plus que le papier sur lequel elles sont inscrites ». Il ajoute plus loin : « Plus il devient évident que le traité n'est et ne peut pas être exécuté, plus les hommes d'Etat français se ferment les yeux, se bouchent les oreilles et cherchent à modifier la réalité des faits en la niant ». Notes 1- La réforme du « frein à la dette » en Allemagne adoptée le 18 mars autorise le gouvernement à avoir recours déplafonné à la dette. Depuis 2009, la règle constitutionnelle lui interdisait d'emprunter plus que 0.35% du PIB par an. 2- BFM Business, vendredi 28 mars 2025. 3- Lire : Arnaud PATIENTY (2018) : « Le mythe de la «'théorie du ruissellement' ». La Découverte, 148 p. 4- « La dette de l'injustice fiscale. » Rapport de Attac, l'Observatoire de la justice fiscale et le CADTM (Comité pour l'abolition des dettes illégitimes), 26 mars 2025. 5- Lire. Abdelhak Benelhadj : « Tuer Poutine ». Le Quotidien d'Oran, 05 octobre 2023. 6- Qualificatif dont ont usé les atlantistes français dans les années 1960, JJSS à leur tête, pour tenter de ridiculiser la politique du général de Gaulle. Pour ce qui est des bombes françaises, on n'imagine pas Paris décider de les utiliser hors d'une coordination avec les pays de l'OTAN. Et, en cas de besoin, les Etats-Unis disposent de plusieurs milliers d'ogives et de vecteurs qui rendent fortuits les bombes françaises. Tous ces pays disposent d'assez de bombes pour faire exploser le système solaire, tout au moins les planètes telluriques. 7- « Les conséquences de la paix ». Ultraletters, Bruxelles, édition 2017, 218 p. |
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