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Mémoire nationale : Une ligne rouge à préserver absolument !

par Abderrezak Bouchama

Depuis l'affaire Boualem Sansal, nous constatons que de plus en plus d'intellectuels algériens, pourtant reconnus pour leur engagement sincère en faveur des libertés et de la démocratie, adoptent une posture ambiguë, voire dangereuse, face à la question mémorielle. Sous prétexte légitime de dénoncer les dérives autoritaires du pouvoir actuel, certains intellectuels en viennent indirectement à relativiser, voire même à remettre en cause, la légitimité inaltérable de la mémoire coloniale en Algérie, la qualifiant parfois de « régurgitation », de « rente mémorielle », ou encore d'outil politique utilisé par le pouvoir pour consolider son emprise sur la société. Face à ce discours préoccupant, il est devenu indispensable de rappeler avec clarté certaines évidences historiques, sociales et politiques, afin d'éviter tout amalgame dangereux et préserver la réalité et la sincérité de notre mémoire collective.

Une mémoire authentique et populaire

La mémoire de la colonisation et des crimes coloniaux multiformes ne relève pas d'une manipulation récente destinée à disparaître avec les générations ayant vécu directement cette période. Elle est profondément enracinée dans l'expérience réelle, douloureuse et collective de notre peuple. Massacres de populations civiles, enfumades du Dahra, génocides et atrocités de Laghouat et Constantine, usage de gaz chimiques, massacres du 8 Mai 1945, déportations vers la Nouvelle-Calédonie et la Guyane, expropriations massives de terres, torture systématique pendant la guerre de libération, mines antipersonnel qui continuent à faire des victimes, et essais nucléaires au Sahara dont les conséquences dévastatrices perdurent à ce jour : ce ne sont là ni des mythes ni des exagérations, mais des réalités historiques incontestables et documentées, souvent par les auteurs mêmes de ces crimes contre l'humanité. Certes, l'instrumentalisation politique de la mémoire par certains acteurs existe bel et bien, et doit être dénoncée lorsqu'elle se produit. Cependant, cela ne saurait aucunement remettre en cause l'authenticité profonde et populaire de cette mémoire. Celle-ci constitue avant tout un patrimoine populaire authentique, appartenant pleinement au peuple algérien tout entier, indépendamment de tout gouvernement ou pouvoir politique en place.

Le Hirak et la mémoire nationale

Lors du Hirak, mouvement populaire pacifique et historique pour le changement démocratique, ce sont nos jeunes eux-mêmes qui ont spontanément brandi les portraits des héros de la guerre d'indépendance : Larbi Ben M'hidi, Abane Ramdane, Hassiba Ben Bouali, petit Omar, ou Ali Lapointe. Par ce geste simple mais profondément symbolique, ils ont exprimé clairement leur attachement à une mémoire qui ne leur a pas été imposée, mais qui fait intrinsèquement partie de leur identité politique, sociale et culturelle.

Aimé Césaire disait à juste titre : « Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir ». Cette affirmation, particulièrement forte et juste, résonne profondément pour notre jeunesse. Car préserver et transmettre notre mémoire nationale, c'est garantir à nos jeunes des repères solides face aux défis de l'avenir. C'est aussi leur permettre de comprendre d'où ils viennent, de construire leur identité avec confiance et dignité, et d'envisager clairement le chemin qu'ils souhaitent emprunter. Sans cette mémoire vivante et assumée, c'est notre avenir collectif lui-même qui serait fragilisé, exposé aux manipulations et aux divisions.

Cela prouve sans équivoque que la mémoire nationale dépasse largement les cadres politiques et institutionnels du moment. Elle constitue un héritage commun authentique, vivant, pluriel et nécessaire, et ne relève en aucun cas d'une quelconque instrumentalisation.

Souveraineté et pragmatisme

Il y a également une tendance inquiétante chez certains intellectuels algériens à présenter chaque choix stratégique de l'Algérie comme une décision dirigée contre la France, emboîtant ainsi le pas aux discours des milieux réactionnaires français. Que ce soit l'adoption récente de l'anglais comme langue internationale privilégiée, l'achat de blé auprès d'autres partenaires internationaux plutôt que de la France, ou encore les alliances militaires ou économiques avec des pays comme la Russie ou la Chine, toutes ces décisions sont abusivement interprétées comme des actes d'hostilité systématique à l'égard de Paris. Cette lecture biaisée réduit l'Algérie à une sorte de satellite, une petite lune orbitant nécessairement autour de la planète France, refusant implicitement de lui reconnaître son droit souverain à des choix autonomes et pragmatiques, conformes à ses intérêts nationaux, à ses ambitions économiques et à ses impératifs stratégiques légitimes. Certes, reconnaître la complexité historique et géopolitique des liens entre l'Algérie et la France est indispensable, mais cela ne doit en aucun cas servir de prétexte pour remettre en cause la souveraineté pleine et entière de notre pays. L'Algérie n'est pas une simple dépendance gravitant autour d'un centre colonial historique ; elle constitue une entité souveraine, autonome et pleinement maîtresse de ses choix, évoluant librement dans un monde ouvert et multipolaire.

L'écrivain et l'activiste

Nous pouvons comprendre que ces intellectuels désapprouvent l'arrestation et la condamnation de Boualem Sansal au nom d'une certaine sacralité absolue de l'écrivain. Pourtant, ils savent pertinemment que Sansal, l'écrivain, n'a jamais été inquiété malgré son livre provocateur et controversé, « Le Village de l'Allemand », critiquant ouvertement certains aspects sensibles de notre société et de notre histoire. Boualem Sansal rentrait régulièrement en Algérie, et ses livres étaient librement vendus en librairie sans aucune censure majeure.

Toutefois, Sansal a dépassé le cadre littéraire en s'engageant dans l'activisme politique, particulièrement au sein de la mouvance d'extrême droite française. Membre du board éditorial de la revue réactionnaire Frontières, aux côtés notamment de Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France en Algérie devenu adversaire systématique de notre pays, Sansal s'est clairement inscrit dans un agenda global visant à marginaliser la communauté algérienne en France et à alimenter un discours négationniste particulièrement virulent à l'égard de notre histoire.

Ayant lui-même occupé des responsabilités au sein du système algérien par le passé, Sansal ne pouvait ignorer les conséquences probables de son positionnement politique actuel, hostile à l'intégrité territoriale algérienne. Néanmoins, malgré tout cela, ces intellectuels algériens peuvent parfaitement faire fi de cette réalité et soutenir Sansal par principe. Toutefois, ils doivent comprendre clairement que la question mémorielle, qui touche à l'identité nationale et à la dignité collective, relève d'un tout autre registre.

Une ligne rouge mémorielle

Face à cette dérive dangereuse, il est essentiel que les intellectuels algériens, quelles que soient leurs sensibilités politiques, réaffirment avec force que la mémoire coloniale est intouchable, et constitue une composante essentielle de la souveraineté nationale. En défendant fermement cette mémoire contre les dérives internes et externes, nous affirmons clairement notre attachement à la souveraineté nationale, au respect des sacrifices de nos martyrs et à l'avenir démocratique et libre auquel aspire notre peuple. Dans ce débat crucial sur notre mémoire collective, il est tout aussi essentiel d'encourager un dialogue sincère et constructif, associant toutes les sensibilités intellectuelles et politiques, afin d'éviter les malentendus et de préserver ensemble l'héritage précieux de nos martyrs. C'est à ce prix que nous préserverons durablement l'unité, la dignité et l'avenir démocratique de l'Algérie.