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![]() ![]() ![]() ![]() La
pensée se fait langue et la langue se fait pensée. Pour penser le monde nous
fabriquons une langue pour nous le dire. La langue se structure dans la pensée
du monde et se fixe progressivement. Une fois constituée, de produit de la
pensée elle devient productrice. C'est au tour de la langue de travailler pour
la pensée. Lorsque la langue devient incapable de penser le monde, parce que
parfaite n'ayant plus rien à apprendre du monde, ou trop imparfaite ne pouvant
en apprendre, il faut alors repenser le monde et fabriquer la langue pour le
dire. Pour le repenser, elle emprunte alors à d'autres langues les mots qui
disent le monde.
La situation est alors la suivante : la langue apprise intériorise la pensée apprenante, lui donne ses habitudes de penser et/ou la pensée apprenante intériorise la langue apprise et fabrique avec ses propres habitudes de penser. La langue apprise et la pensée apprenante se disputent alors la puissance de pensée. Si la puissance de penser de la langue apprise l'emporte, comme ce fut le cas en postcolonie, on apprend à bien parler, mais à penser comme par elle et non pour soi. Les enfants apprennent à parler en imitant les adultes. Nous prenons les mots, les phrases que nous offre notre milieu. On ose donc d'abord parler, penser viendra après, quand le trouble gagnera la parole. Et bien parler nous dispense de penser, en parlant bien on croit bien penser, jusqu'au moment où parlant nous ne disons rien. Si la volonté de la pensée apprenante l'emporte sur la capacité de penser de la langue apprise, parce qu'elle s'en défie et éprouve ses habitudes de penser, on apprend à penser et à parler. Dans une société conformiste, à la faible volonté de se penser et de penser le monde, la société sera divisée par les langues apprises auxquelles elle a confié sa pensée. On apprendra à parler différemment et à ne pas penser, et pour compenser, à importer du prêt-à-penser. Parler alors de démocratie, c'est se fourvoyer. Langue dominante Une langue domine le discours, quand disant le monde, elle semble le dire tout entier. Elle « comprend » le monde. Pas de place pour une autre langue pour le dire. Jusqu'à ce que le monde excède sa capacité de le dire et que s'entende une autre langue pour le dire. Le rapport de production entre la pensée et la langue ne se perçoit pas de l'intérieur d'une langue. Il faut pouvoir s'en écarter, faire un détour par une autre puissance de pensée, pour que puissent se voir les habitudes de pensée qui pensent pour nous et ne sont plus pensées. Il faut comparer des langues pour que l'unité de la langue et de la pensée se révèle. Le détour par la langue chinoise aide à penser le rapport de la langue et de la pensée occidentales. Il révèle ce qui de par la langue pense, mais n'est plus pensé[1]. Dans cette langue dominante à la propension à tout dire, à ne pas laisser de place aux autres langues pour dire le monde, on confond ce que l'on peut dire du monde de ce qu'il en est, avec une suffisance remarquable. Ses maîtres ne vous entendent pas, ils ne vous voient pas. Ils ont tellement l'air d'être entièrement dans leur propos, que vous avez envie de les croire, d'y plonger vous-mêmes. Entièrement dédiés à leur message, comme si le média était le message. Ils s'oublient, de vous à moi, ils ne sont plus là. Juste une voix. Ils s'écoutent, mais si gravement. Ce sont les mauvais émetteurs qui ne nous subjuguent plus, nous font faire un pas de côté, nous poussent à réfléchir. Ceux-là qui ont tellement l'air d'avoir envie de se convaincre pour nous convaincre, mais qui ratent la marche. Les mots vous empêchent-ils de voir l'animal qui, comme le gorille, se frappe la poitrine, tout fier de lui-même ? Vous avez tellement envie d'être à leur image que vous en perdez la raison. Pourquoi les imiter, y tenir dur comme fer, et ne pas voir que cela vous fait cesser d'être vous-même ? Vous voulez être un autre en oubliant qui vous êtes, qui vous pouvez être. Hors sol, cela peut être tellement agréable. Ou bien vous faut-il être un autre pour voir que vous ne pouvez l'être ? Et qu'alors, descendant du ciel où vous vous croyez être, vous partiez à la recherche de vos racines pour ne pas mourir entre ciel et terre. Stratégies discursives. Quand la langue dominante perd de son aplomb, qu'il lui faut s'expliquer parce que contestée, parce que ses faits n'étant plus sans conteste les faits, se mettent alors en place des stratégies discursives. C'est qu'il faut désormais distinguer discours dominant et parole dominée, le discours de la superstructure politique, idéologique et médiatique des murmures du peuple. Les tenants du discours dominant parleront de ce qu'ils veulent et de ce qui importe, de ce qui doit importer pour vous qui les écoute, car de ce qui importe pour eux, il vaut peut-être mieux ne pas vous en parler. De la réalité, ils abstraient et cadrent ce qui doit occuper votre esprit. Et les médias de masse le répéteront suffisamment, de manière explicite ou subliminale, pour que les mots pénètrent votre esprit même quand vous ne leur prêtez pas attention. Ils encadreront votre esprit qui, à son réveil au monde, l'attendront. Des mots et des ritournelles gardent votre esprit, ils en autorisent l'accès ou l'interdisent. Il s'agit de vous épargner la recherche de vos propres mots. Le prêt-à-porter va économiser votre temps et votre énergie. Mais s'ils ne collent pas aux choses, si le bombardement que vous subissez vous fatigue au lieu de vous soulager, s'il faut vous faire violence, vous blinder, faire le sourd, le mal, dont vous pensiez vous avoir été épargné, s'accumulera. Il faudra retourner la violence pour ne pas la subir. Trouver un exutoire, définitif ou provisoire. Cet exutoire qui vous a soulagé peut vous entraîner dans un engrenage que vous n'aviez pas prévu, la violence ayant été mal retournée. Elle pourrait libérer d'autres violences. C'est que vos actes, au contraire de mots qui restent en l'air, ne sont pas sans conséquences. Le monde tel qu'il est. On ne peut pas parler de tout, de l'Ukraine, de Gaza, du Soudan, du Yémen, de l'Iran, de la Russie, etc. C'est trop pour la petite tête dont nous disposons. Ce ne peut être qu'une affaire collective. Il faut sélectionner, choisir, il faut prendre du monde ce de quoi nous voulons orienter notre conduite. Nous en dirons ce que nous aimerions qu'il soit et ce que nous n'aimons pas qu'il soit. Nous prendrons les belles plumes, pour raconter notre histoire du monde, du pays qui est le nôtre et que l'on aime et de celui qui n'est pas le nôtre ou que l'on n'a pas choisi et que l'on n'aime pas. Mais que peut bien raconter celui qui, partagé ou non, ne s'aime pas ? Peut-il aimer ? Alors il aura beau se frapper la poitrine pour s'en remontrer, dire la patrie qu'elle s'est choisie, elle sonnera creux ou il n'en ressortira qu'un air irrespirable. Il faut alors choisir, sans qu'il s'agisse de comprendre ... mis à part soi. Et nous n'aurons pas beaucoup de choix. Il ne s'agit pas d'ordonner avec le monde l'ensemble des faits, de les classer ensuite. De rechercher une compréhension commune qui pourrait venir à bout de l'ensemble des problèmes de l'humanité. Il s'agit de prêter une histoire au monde dans laquelle notre histoire, se logeant discrètement, aurait la part belle. Notre vie pas trop belle, n'en est pas moins plus belle que celle du reste du monde. Il est plus facile de comparer sa vie à celle de son voisin que de comprendre sa vie. Tout le monde ne s'intéresse pas à tout, chacun veut des nouvelles de ce qui peut le toucher, de sa famille, de ses affaires, du temps qu'il peut faire. Certains peuvent ne s'intéresser qu'à ce qu'ils ont perdu ou risquent de perdre, d'autres qu'à chérir ce qu'ils ont, même si cela peut sembler peu de choses. Les premiers ont déjà un pied dans la tombe, les seconds aiment la vie qui leur est donnée. Mais plutôt rares sont ceux qui, tout en aimant la vie qui leur est donnée, souffriront de la souffrance du monde. Ceux-là seuls peuvent sauver le monde de l'abîme, s'il peut être sauvé. Croire et dire. Dans la langue et ses habitudes de pensée se logent des croyances qui ne se disent pas de la même manière hier et aujourd'hui. L'athéisme suppose toujours Dieu, simple inversion d'une opposition. Tout le monde ne peut pas croire à n'importe quoi, n'est pas disposé à cela. Croire c'est aussi ne pas croire, en ceci pas en cela. Un récepteur partage avec un émetteur des longueurs d'onde particulières, un code et des principes, autrement dit une langue particulière, des croyances et des valeurs particulières. Tous ne partagent pas le même savoir, n'évaluent donc pas une chose de la même manière, ne sont pas connectés de la même manière au monde. Mais il y a, du monde, ceux qui ne peuvent pas dire ce qu'ils croient, ni ne croient ce qu'ils disent, tellement de mots sont là, mais ne disent pas ce qu'ils voudraient en dire. Croire et dire sont alors dans une grande confusion. Les ambitieux qui cherchent de la force dans la croyance, mais s'épargnent de penser, empruntent des croyances toutes faites que d'autres ont éprouvées ailleurs dans le temps ou l'espace. Ceux qui savent dans leur chair, mais ne savent pas parler une langue qui trouverait sa place parmi les langues qui disputent le discours, gardent le silence, si la souffrance leur apparaît comme le moindre mal. Les mots à leur disposition ne prennent pas sur eux, cacophonie il y a. Ils veulent comprendre et pouvoir dire, mais les mots qui viennent à leur bouche les trompent. Ils se taisent en attendant de comprendre. Pour apprendre à parler, ils ont appris des langues qu'ils n'ont pas eux-mêmes forgées, ils ont accepté de ce fait de dissocier leurs pratiques discursives de leurs pratiques non discursives, croyant à tort que les premières sans les secondes pourraient engendrer les secondes. Elles ont colonisé leur esprit, comme lors de la guerre de libération certains y ont trouvé bonne présence, alors que beaucoup n'y ont pas la place qu'ils méritaient. Comme lors de la guerre de libération, beaucoup ne se sentent pas chez eux dans la langue qui a colonisé les esprits. L'esprit est comme en poussière, partagé entre plusieurs langues, leur propre langue s'étant réfugiée dans les recoins de leur esprit. Elle n'arrive pas à sortir de la place domestique qui était la sienne. Nous parlons donc plusieurs langues qui divisent notre esprit et le dispersent. Pratiques discursives et pratiques non discursives. La société occidentale se distingue de la société chinoise, à l'inverse de celle-ci, en ce que les pratiques discursives ont la prééminence sur les pratiques non discursives[2]. Dire est ici comme faire, là non. Point de vue surplombant sur les choses et leur cours, comme divin, dichotomie entre pratique et théorie chez la première, point de vue immanent sur le cours des choses, pratiques discursives n'étant que des pratiques parmi d'autres, et moins décisives qu'elles, chez la seconde. Pour cette dernière, le monde ne peut être dit, il doit être vécu. Et ce qui peut en être dit compte pour ce qu'il fait. Si la société chinoise a pu apprendre des autres langues, c'est qu'elle n'a jamais accordé la prééminence aux pratiques discursives sur les pratiques non discursives. Nous devons entendre plusieurs langues pour comprendre le monde, mais nous ne disposons pas de langue qui puisse nous comprendre et comprendre les autres langues, le tout convenablement. Une langue qui puisse traduire les autres langues sans nous trahir, sans nous amputer. Une langue pour laquelle les autres langues comptent comme ressources. La langue et l'esprit accolés, mais désunis, sont en mauvais état. Les sentiments ajoutent à leur confusion, au lieu de les unir. Ils ne sont pas énergie canalisée, mais sentiments impulsifs et intempestifs. Dans un tel état, la clarification des sentiments est le bon point de départ. Ils éclairent davantage, que ne peuvent le faire les mots, quand ils sont précis. Mais pour les partager, il leur faut faire avec les mauvais sentiments. Les sentiments doivent alors se faire forces tranquilles, se canalisant et se faisant stratégiques. La langue et l'esprit doivent pouvoir faire corps pour avoir la force de les exprimer. Le faible devra les protéger, pour les rendre plus forts, plutôt que de les jeter à la face du monde. La force de penser par soi. Lorsque les appareils idéologiques de la langue dominante nous bombardent de leurs mots qui sont devenus par la force des choses les nôtres, que leur répliquer ? Nous commençons par les leur renvoyer, en les retournant. Mais nous restons ainsi encore captifs de cette langue, que nous travaillons pour la servir à nouveau. C'est que nous sommes pris dans cette langue. Il faut nous déprendre des habitudes de pensée qui nous empêchent de penser pour qu'elles n'aient plus prise sur nous. Après avoir été formaté par la langue dominante ou y être entré par effraction, il faut qu'une langue qui nous rende la capacité de penser s'en détache. Une langue qui renaîtra de ses décombres et de ses couches profondes après avoir investi les mots de la langue dominante. Renaîtront sa syntaxe et ses associations enrichies. C'est la force de penser par soi, la volonté de rétablir l'unité de ses pratiques, discursives et non discursives, qui pousse la pensée à investir la langue dominante, à y entrer et à en sortir. À défaut de cette force, les plus empreints plient, les moins empreints se taisent ne trouvant pas les mots. Ils préfèrent se taire, rester muets et souffrir en silence de ne pouvoir penser ce qui leur arrive. Qui parle de nous ? La langue dominante a profondément imprimé dans les esprits qu'il faut taire, ne pas écouter ses sentiments, pour ne pas les transformer en actions, pour ne pas soumettre la raison aux sentiments, aux sens. Elle vide ainsi les corps de leur énergie, les individus de la capacité d'user de cette énergie. Et c'est là que commence notre défaite, nous avons renoncé à donner une langue à nos sentiments, à leur donner consistance, à nous servir de leur énergie. Nous devons apprendre à parler nos sentiments, c'est là qu'est la fabrique de notre langue commune, dans notre souffrance commune. C'est là que loge notre force primordiale, que la souffrance doit se retourner en son contraire. Et c'est ainsi qu'a été combattu le colonialisme en donnant à nos désirs de dignité, à nos sentiments la rectitude et les mots dont ils avaient besoin. Nobles sentiments. Le premier mot a été celui d'indépendance, la volonté d'être une nation dotée d'un État indépendant. Nous l'avons trouvé dans la grammaire de la langue dominante, celle de l'État-nation. Mais cela n'a pas suffi pour faire une langue qui parle dignement de nous. Ils ont continué à parler pour nous. Une langue, un État et une nation. Accolés, mais pas l'un dans l'autre. Nous avons encore besoin d'une langue étrangère pour nous administrer à l'image du monde, de plusieurs langues qui ne comprennent pas pour nous comprendre. Plus encore, la langue qui ne nous « appartient » pas, qui veut nous « comprendre »comme ses subalternes, a infesté les langues que nous avions coutume de parler depuis des siècles et des millénaires. Elle les a pénétrées au-delà des mots. Elle n'a comme plus besoin des mots pour être en nous, au point de la servir sans le savoir. Elle nous pense sans que nous l'ayons pensée. Les langues arabes et berbères, comme tournant sur elles-mêmes, passives, sont pensées par une autre langue active. Celle-ci a fourni beaucoup d'efforts pour y parvenir au contraire des langues coutumières qui n'ont pas su penser, apprendre et comprendre, la langue active. Nos universités sont restées mimétiques, victimes de la dichotomie théorie et pratique, elles n'ont pas su s'approprier les sentiments de la société et leur énergie, leur donner les mots qui traitent leurs maux et la force de les traiter. La place des sentiments Il faut redonner confiance aux sentiments humains, la langue qui les relègue dans la barbarie commence à perdre pied. Les masses ne font plus confiance à la langue qui ne dit pas leurs sentiments. À les réduire à une pure force de consommation. Les sentiments se partagent les masses humaines. Ils resteront épars et intempestifs, s'ils ne font pas corps dans un esprit et une langue. La domination qui vise à séparer les masses de la langue de leurs sentiments, à lui substituer une langue qui les soumet en séparant la langue de l'esprit de celle du cœur, commence à perdre pied. Les individus s'en remettent de moins en moins à cette langue qui les ignore pour exprimer leurs sentiments. Cette langue que les appareils idéologiques aux mains des grandes entreprises imprègnent aux sentiments du monde pour obtenir sa soumission. Ces grandes entreprises ne sont plus au service du bien-être de leur société, elles mettent leur puissance au service de leur propre survie. Leur sentiment ne porte plus ceux de la multitude. Pour se protéger, garder ceux-ci sous sa coupe, elles diffusent la peur et la haine de l'autre qui menacent leur mode de vie. Il faut répondre à cette logique de domination par la rectitude des sentiments, la force de penser et ne pas se laisser entraîner dans une guerre des mots dans laquelle des sentiments qui ne savent pas se dire et font prévaloir les mauvais sentiments sur les bons peuvent les entraîner. Dans la langue dominante, les populistes de droite ont compris que certains de ses mots pouvaient faire la guerre à d'autres mots. Ils parlent les sentiments de peur et de haine d'un mode de vie menacé. Mais sujets de cette langue et de ses dichotomies, ils disent ce qu'ils ne pourront faire. Le pire, c'est que leur surenchère puisse les conduire à faire ce qu'ils n'auraient pas dû. Comment va le monde Ce qui est vrai aujourd'hui peut ne plus l'être demain ; le fort d'aujourd'hui peut ne plus l'être demain ; il y a là comme une loi de la nature. Les humains ont la vie courte, les civilisations ont la vie longue, mais elles meurent aussi, parfois sans laisser de traces. Sous le vrai couve le faux et inversement, sous la vie la mort et inversement, sous la force la faiblesse et inversement. Le tout est de savoir comment le passage de l'un à autre s'effectue bien ou mal. Personne n'aime marcher à reculons, mais tout le monde n'avance pas. L'histoire peut aller plus vite que l'on ne va. Ceux qui ne peuvent plus avancer aimeraient que le monde s'arrête de tourner. Les plus fous d'entre eux voudraient l'arrêter. Ceux qui veulent avancer moins vite aimeraient le ralentir, être plus souples et plus légers. Ceux qui voudraient avancer plus vite aimeraient l'accélérer. Les grandes entreprises vont plus vite que le reste du monde, risquant d'en décoller ou se rêvant décollé. Aussi poussent-elles le monde à aller plus vite. Mais elles laissent trop de monde sur le bord du chemin, les bords du chemin débordent que les murs, qu'elles dressent pour les contenir, tiennent mal. Les sentiments d'injustice se propagent dans un camp et ceux d'inhumanité dans un autre. La Terre en partage souffre d'un partage qui n'est plus soutenable, mais que les anciens privilégiés qui restent les plus forts ne veulent pas revoir. Ceux qui ne peuvent pas suivre doivent être abandonnés. Mais de qui tiennent-ils leur force ? Ils ne la tiennent que par le crédit qui leur est fait. Sont encore trop nombreux ceux qui les créditent de leur confiance. Beaucoup espèrent encore prendre le train du progrès qu'elles supputent. Les plus nombreux feront-ils cercle pour rétablir en leur sein les centres de gravité du monde, ou accepteront-ils d'être les perdants d'une compétition dont ils ne pourront même plus rester les spectateurs ? Lorsque les grandes entreprises emportées par leur élan découvriront que le monde ne court plus pour elle, quand elles commenceront à exploser en vol, un nouveau partage de la Terre pourra pointer à l'horizon de l'humanité. Partager la langue des sentiments, c'est ne pas dissocier la pratique discursive des pratiques non discursives. Seule la langue des sentiments peut faire communier ou se faire la guerre des peuples, seule elle permet aussi de distinguer le vrai du faux quand elle dit la sincérité et la bienveillance. Seule cette langue rend le pouvoir de parler à ceux qui souffrent que la rationalité froide des intérêts des grandes entreprises voudrait soumettre. « Le cœur a ses raisons que la raison ignore » disait Pascal dans ses Pensées. Singulier qui voudrait, mais ne peut se soumettre le pluriel. Les sentiments ont leur raison, leur intention et leur évolution que la confrontation révèle. Et le cœur ne trouve pas ses raisons seulement en lui-même, il est des préférences qui lui sont révélées. Les sentiments ont de bonnes raisons comme de mauvaises qui se révèlent plutôt qu'elles ne s'affichent, qui changent même de nature. La raison qui veut les connaître les découvre dans leurs effets, dans leur contexte. La raison qui les ignore veut les dissoudre et les désincarner. Croyances solides et dialogue avec le monde Les croyances sont mises à l'épreuve par le monde. Lesquelles, comme un roc, résisteront à l'assaut des flux d'information qui les submergent et se déversent sur chacun aujourd'hui ? Ceux qui trop ouverts et pas suffisamment fermés, avaient l'habitude de confier leurs croyances à autrui, à un journal, à un leader ou un spécialiste sont bien maltraités en ces temps déboussolés. Trop d'informations contradictoires. Ils ne savent plus à quelle source d'information, à quel spécialiste s'en tenir. Ils ne savent plus à quel saint se vouer. Seuls ceux aux croyances solides peuvent s'en remettre à leur expérience, peuvent soumettre les pratiques discursives aux pratiques non discursives, laisser passer l'accessoire et retenir l'essentiel. Dans l'expérience, les sentiments se donnent leurs raisons. Que faut-il entendre par croyances solides ? Une machine de traitement de l'information efficace, qui ne se laisse pas déborder, aux algorithmes pertinents ou simplement des croyances à l'oreille dure qui ne veulent rien entendre ? Et une information, des algorithmes pour quoi faire ? Des machines humaines et non humaines qui transforment quoi en quoi ? Qui se complètent ou bien des machines non humaines qui donnent la puissance aux uns et enfoncent dans la jouissance de la consommation et décervellent les autres ? Qui séparent le ciel et la terre, transforment celle-ci en poubelle ? Les croyances solides sont celles qui se trouvent au cœur de toute expérience pertinente, la font vivre et respirer l'harmonie. Comment croire vraiment si l'on n'est pas en mesure de tenir les tenants et les aboutissants d'une expérience réussie ? Toutes les expériences ne se valent pas, certaines sont de divertissement, font perdre précisément ce qu'il ne s'agit pas de perdre : le rapport au monde. Le pain, le vin et le cirque : distractions de l'Empire romain. Survivre dans le monde d'aujourd'hui et de demain : combat des dragons asiatiques. Penser aujourd'hui est vital, mais cela est-il à la portée de tous ? Pas du tout le fait des individus, ni de tout collectif ni de toute puissance privée ou publique ? Une société qui ne dispose pas d'une puissante machine de traitement de l'information ne peut pas fabriquer une opinion publique ? Non, chacun peut penser, participer d'une pensée collective. Penser pour soi et par soi n'est pas penser le monde pour ce qu'il est, mais de ce que nous faisons du monde et de ce qu'il nous fait, du dialogue que nous avons avec lui. Un monde qui nous répond bien ou mal, qui va sans nous ou avec nous, confortable ou inconfortable. Or, cela est à la portée de chacun qui connaît sa place, qui connaît la demeure qu'il veut habiter, le vent qui l'emporte. Une société qui n'est pas armée de convictions profondes ne peut se passer d'une opinion publique fabriquée dans laquelle se réfugier. Les convictions profondes viennent de ce qu'elles tiennent du savoir de notre rapport au monde, de ce que le rapport au monde et le savoir se renforcent. Ce que j'apprends du monde me conforte dans ce que je sais, dans ce que je crois savoir. Si ce que j'apprends me détrompe, me déstabilise, je ne croirais plus savoir. Ce que je crois savoir, je ne le dois pas qu'à moi-même, mais à ma culture, au milieu qui me porte. Si celui-ci se porte bien, j'adopte ses croyances qui sont vite confirmées, je n'ai pas besoin de les interroger. Elles marchent, cela me suffit. Mais au fur à mesure que mon expérience s'étend, mes croyances ont plus à faire, elles s'étendent à de nouveaux domaines où elles s'éprouvent, se corrigent et se précisent. Dès lors qu'elles ne marchent pas, je commence à les interroger. Il me faudra probablement mettre de nouveau l'ordre, remettre de la cohérence dans mes croyances et mes pratiques. Si je suis honnête avec moi-même, mes comptes ne me tromperont pas, je trouverai alors aisément sur quoi pouvoir me reposer. Mais si je tiens mal mes comptes, il sera plus facile de ne pas en tenir compte, il sera préférable de s'en débarrasser en adoptant une nouvelle comptabilité, comme si l'on pouvait remettre ses comptes à zéro. Les idéologies qui ont tout réglé d'avance, ont moins de services à offrir, peuvent resurgir et servir d'idéologies de combat aux mauvais sentiments. En guise de conclusion. La langue n'est pas un simple outil de communication. En elle se fixent nos habitudes de penser par lesquelles nous pensons nos conduites. Elles comprennent nos premiers automatismes qui comprendront ceux qui les prolongeront pour former l'automate que nous sommes. Les automates qui s'ignorent ne peuvent se régler aux autres automates. Des automates complètement (dé)réglés ne peuvent de ce fait penser. La langue est un champ de forces où s'affrontent des habitudes pour nous servir ou nous desservir. Les langues dominantes colonisent les esprits qu'elles formatent, mais aussi les corps en étouffant les sentiments des dominés, elles détruisent leur capacité à ressentir. Les mouvements de libération inventent des langues incarnées (cris, chants, tatouages) pour échapper à l'abstraction et au diktat des discours dominants. Les sentiments partagés (douleur, colère, dignité) sont au cœur de la résistance. Les institutions académiques postcoloniales reproduisent les dichotomies occidentales (théorie/pratique) qui minent la capacité de penser et annihilent l'énergie des sentiments populaires. Elles sont comme des «fantômes» de la pensée occidentale, incapables de produire un savoir ancré dans les réalités locales. Notes [1]Voir les travaux du philosophe François Jullien. [2]J'utilise cette opposition de pratiques discursives et non discursives de préférence à celle des substantifs de discours et de réel, ou objet de discours. Elles me permettent de dépasser la dichotomie théorie pratique et de supposer un rapport continu (et discontinu) des pratiques sociales. Elles ne font pas référence immédiate aux notions de Michel Foucault et de son analyse du discours. |
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