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Naturalisme, économie et extra-territorialisation du droit américain: Le gouffre transatlantique se creuse et le « brouillard » s'épaissit

par Abdelhak Benelhadj

Ceux qui n'avaient pas pris soin de suivre la campagne de D. Trump ont commencé à s'en douter

La rupture a été consommée en quatre-temps qui ont déconcerté les Européens. Ceux qui n'avaient pas pris soin de suivre la campagne de D. Trump ont commencé à s'en douter en découvrant la liste des invités à la cérémonie de prise de fonction du président américain du 20 janvier à Washington. La plupart des chefs d'Etat alliés n'ont pas été invités. Pas même le Premier ministre britannique.1

- 12 février. Washington et Moscou annoncent l'échange téléphonique de plus d'une heure trente entre leurs présidents qui prévoient une rencontre dans les délais les plus brefs. Voilà que le président américain s'adresse d'égal à égal à un V. Poutine inculpé par la CPI, ruinant ainsi une stratégie laborieusement mise au point.

- 12 février 2025. Soit le jour même se tenait une réunion du Groupe de contact des ministres de la Défense de l'OTAN à Bruxelles. Pete Hegseth, le secrétaire d'Etat américain, se livre à une admonestation en règle de ses homologues. «...Les États-Unis ne considèrent pas que l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN soit une issue réaliste à un accord négocié. (...) Aucune troupe américaine ne sera déployée en Ukraine. (...) Les États-Unis ne peuvent plus être principalement concentrés sur la sécurité de l'Europe».

- Du 14 au 16 février. À la Conférence de Munich, le vice-président JD Vance enfonce le clou. Il n'est pas venu parler de l'Ukraine. Il n'est pas venu répondre à des questions. Il est venu dire aux Européens ce qu'ils doivent faire et surtout ce qu'ils doivent cesser de faire. «... la menace qui m'inquiète le plus vis-à-vis de l'Europe n'est pas la Russie, ce n'est pas la Chine, ce n'est aucun autre acteur extérieur. Et ce qui m'inquiète, c'est la menace de l'intérieur : le recul de l'Europe sur certaines de ses valeurs les plus fondamentales».

JD Vance s'est entretenu avec Alice Weidel (cheffe de l'AfD) et a refusé de rencontrer le chancelier Olaf Scholz.

D. Trump s'est attaqué au Canada et au Groenland qu'il veut annexer. Il s'approprie du Golfe du Mexique en le débaptisant. Il chasse les entreprises chinoises du Canal de Panama. Il congédie le président ukrainien comme un malpropre de la Maison Blanche. Il s'acoquine ouvertement avec V. Poutine et songe à convoler avec le président chinois...

Voilà maintenant qu'il s'attaque directement à ses «alliés» européens. Il les traite de «parasites» en des termes choisis : «l'Europe a été créée pour entuber l'Amérique» (mercredi 26 février). Il s'en prend ouvertement aux «15 salopards», les pays avec lesquels les Etats-Unis sont commercialement déficitaires : Europe, Chine, Viêt-Nam, Canada, Mexique...

Traditionnellement pro-américains, anti-communistes, aujourd'hui anti-russes, les «élites» européennes convenablement formatées par des décennies de «guerre froide», sont un peu perdues et ne savent plus très bien à quel saint se vouer. «Nous avons pris la décision, ce sera 25%», a assuré le président américain à propos des futurs droits de douane sur les produits européens, soit le niveau auquel les produits canadiens et mexicains devraient également être taxés à partir de début avril.

28 février 2025. C'est au tour de V. Zelensky, jusque-là traité comme une diva devant lequel un tapis rouge était déroulé partout, d'être maltraité à la Maison Blanche en direct sur tous les réseaux de télévision et d'en être chassé comme un malpropre.

«L'Amérique a changé de camp», «D. Trump, traître», «impérialisme américain»... des slogans naguère brandis par des gauchistes aujourd'hui récupérés par les amoureux bernés de l'Oncle Sam.

Restait le sort de l'Europe que les Européens attendaient de découvrir, inquiets. Avant l'annonce du «tarif» dont D. Trump menace depuis quelque temps l'économie du «vieux continent», l'attaque est venue de l'ambassade des Etats-Unis en France sous une forme singulière. Selon Le Figaro et Les Echos, qui ont réussi à se procurer le texte, plusieurs sociétés françaises ont reçu une lettre et un questionnaire leur demandant -avec une menace à peine voilée- si elles mettaient en place des programmes internes de lutte contre les discriminations. Le cas échéant, cela pourrait les empêcher de travailler avec l'État américain, prévient l'ambassade des Etats-Unis en France. (Reuters, samedi 29 mars 2025) Il ne s'agit rien de moins que d'une nouvelle forme de pression exercée par Washington sur leurs partenaires européens. La question des «valeurs», chacun l'a bien compris, ne concerne que la partie apparente des événements et des enjeux. Les «valeurs» font partie des ces injonctions qui ferment sur elles-mêmes et n'exigent aucun commentaire ni explication.

Les réactions nombreuses et indignées sont venues de tous les milieux. D'autant moins justifiées d'ailleurs que si les entreprises françaises pratiquaient la discrimination positive, ça se serait su. Les inégalités homme-femme, par exemple, sont toujours scrupuleusement respectées.2 Inutile d'évoquer le cas des travailleurs étrangers non régularisés qui contribuent aux caisses sociales sans aucune contrepartie.

La réplique du patron des patrons est instructive à plus d'un titre. Le patronat appelle à une réaction contre cette menace (extraterritorialisée du droit américain) en ces termes. Patrick Martin, le président du MEDEM a réagi en ces termes sur LCI le dimanche 30 mars 2025 : «La corde de rappel est l'économie américaine elle-même. La nature reprend toujours ses droits et si, comme ça se dessine, le marché de l'emploi américain de retour, l'inflation redémarre aux Etats-Unis et, ce qui est très important, c'est un des mérites des fonds de pension, tous les Américains au titre de leurs retraites sont actionnaires, si les cours de bourse se dégradent peut-être qu'il y aura un rappel aux réalités de la part de l'économie, de la part des citoyens eux-mêmes et puis il y a les élections de Midterm en novembre 2026». (C'est nous qui soulignons).

Cette tirade entremêle de manière habile et ramassée plusieurs questions. Des messages subliminaux ont été envoyés.

1.- Naturalisme vs constructivisme.

En affirmant «la nature reprend toujours ses droits» le président du MEDEF réaffirme sa défense d'un parti pris doctrinal, philosophique : le capitalisme est un naturalisme. Les lois de l'économie sont, comme les lois de la physique, des lois naturelles qu'il est toujours préjudiciable de contrarier ou de perturber.

Les tenants de ce point de vue, économistes ou non, répètent à l'envi le mot R. Reagan (1980-1988), sous l'influence de Milton Friedmann (Nobel 1976) et des «Chicago Boys» : «l'Etat n'est pas la solution. L'Etat, c'est le problème». L'économie n'a pas besoin de régulateur. Elle est autorégulée.

Principe physiocratique inamovible : «laisser-faire et laisser-aller». Depuis A. Smith, des kilomètres de rayons de bibliothèques ont été produits en faveur de ce parti pris idéologique très régulièrement pris en défaut dans l'histoire économique.

En régime capitaliste, la liberté n'a jamais été aussi peu partagée et aussi inégalement répartie.

Cette référence patronale n'a ici qu'une valeur rhétorique que P. Martin tenait à instiller. Elle n'appelait à aucune démonstration.

2.- Répartition vs capitalisation

Référence rapide aux fonds de pensions comme solution alors que le patronat est en pleine négociation sur la «réforme des retraites» fait figure de rappel à ses partenaires qui savent parfaitement ce qu'il en est de ce dont il ne veut surtout pas entendre parler : augmenter les contributions (en l'occurrence patronales) pour combler le déficit d'un régime qui gagnerait à passer, sous des modalités et un rythme convenu, à la capitalisation.

C'est tout en ayant raison qu'il a tort, que la référence aux fonds de pension est intéressante.

Il a raison quand il décrit le recours des Américains, privés d'un système de répartition satisfaisant, aux marchés financiers. Le revenu net est relativement élevé, mais ils sont obligés de tout prendre en charge par eux-mêmes : la santé, l'éducation des enfants, la retraite...

Mais il a tort en vantant le principe :

1.- C'est un système coûteux, avec un rapport qualité-prix très faible. A dépenses équivalentes, les Européens (Royaume-Uni exclu) sont mieux couverts par leur système de répartition («le modèle rhénan») qu'on peut faire remonter à Bismarck et, pour la France, au Conseil de la Résistance.3

2.- Il est très inégalitaire. Non seulement l'espérance de vie globale baisse, mais elle l'est encore plus pour les catégories populaires qui n'ont pas les revenus suffisants pour épargner et capitaliser.

3.- Il est dangereux pour les épargnants. Faire reposer sur des marchés fluctuants les revenus des futurs retraités est un risque déraisonnable. Ce risque n'est pas théorique. Les crises financières sont fréquentes et imprévisibles. Nul besoin pour le démontrer de renvoyer à l'entre-deux-guerres où elles ont emporté sans recours aucun des vies de travail et d'épargne.

4.- P. Martin a tort enfin à croire qu'il suffit d'une fluctuation boursière pour affecter le soutien de son électorat à D. Trump qui connaît très bien ce milieu et que certains commentateurs le lui imputent à crime.

3.- Le «brouillard» de la guerre.

Le contexte de la guerre est une circonstance exceptionnelle dont les gouvernants saisissent avec opportunisme et opportunité pour faire passer des mesures auxquelles les citoyens refusent de consentir. Les guerres produisent un «brouillard» aussi efficace en politique économique que celui qu'avait imaginé v. Clausewitz pour tromper l'ennemi.

Pourquoi donc ne pas mettre à profit et en scène, en les dramatisant comme il convient, les dangers d'une guerre que ni la France ni l'Europe ne sont en état d'entreprendre, pour mener à leur terme un certain nombre de projets et de dossiers embarrassant auxquels les citoyens européens, français en l'occurrence, refusent avec obstination depuis longtemps de consentir.

Gilbert Cette, président du COR, ne tergiverse ni ne s'embarrasse de propos inutiles. «L'entrée progressive, plus ou moins explicite, dans une économie de guerre, rendra secondaires, sinon dérisoires les débats actuels sur l'âge légal à 64 ans».

N'est-ce pas en état de guerre que sont suspendues la plupart des libertés ? C'est pour cela que les pouvoirs fragiles prisent les états d'exception et les états d'urgence. La guerre, réelle ou fictive, imminente ou virtuelle fait taire les critiques au nom de la sécurité nationale.

«Quand les talons claquent, l'esprit se vide». Louis Hubert Lyautey, Maréchal de France.

4.- L'Europe entre deux guerres. Entre Trump et Poutine.

En régime capitaliste, la guerre est un mode normal. «Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage » ! disait Jean Jaurès (25 juillet 1914). Il en a payé le prix.

La plupart des institutions internationales sont hors circuit. Les nations règlent leurs comptes directement à coups de canons et de taxes douanières. Il n'y a plus de médiation.

Washington acte la fin de l'OMC et se pose comme espace ultime de concertation et de civilisation des conflits.

En satrape médiéval, en arbitre unique, investi de tous les pouvoirs : Représentants, Sénateurs, majorité du vote populaire, Cour Suprême... D. Trump dirige son monde à partir d'une Maison Blanche où il règne en maître incontesté. Au moins jusqu'en novembre 2026.

En attendant, l'«Europe américaine» vouée au culte de la liberté depuis sa «libération» il y a de cela 80 ans, se réveille avec la gueule de bois, coincée entre une guerre militaire qu'elle ne gagne pas et une guerre économique qu'elle redoute d'avoir déjà perdue.

Notes :

1- Cf. Abdelhak BENELHADJ : «Tremblement de terre en Europe».

Le Quotidien d'Oran, 20 février 2025.

2- En 2022, en France, le revenu salarial moyen des femmes est inférieur de 23,5% à celui des hommes dans le secteur privé.

3- Les cotisations ne sont pas indexées sur le risque, comme dans les assurances du système anglo-saxon, mais sur les salaires.