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L'Europe court derrière les événements : La Russie et les Etats-Unis négocient le sort de l'Ukraine

par Abdelhak Benelhadj

La conjecture que j'examinais la semaine dernière à propos de la brisure du Pacte atlantique, n'est plus une hypothèse. D. Trump est en train de faire exploser une Alliance née en 19491 sans remettre en cause les intérêts américains sur un vieux continent qui ne sait plus où donner de la tête.

La stratégie « transactionnelle » du nouveau patron de l'Amérique remet les compteurs à zéro, soucieux de ses coûts et de ses profits. Vus de Washington, les dégâts géopolitiques européens sont le cadet de ses soucis. Seule l'opinion des Américains compte et, en matière de comptabilité, le locataire de la Maison Blanche ne considère avec attention que les initiatives qui rapportent politiquement et économiquement. Il est rare que ces deux volets soient distincts. L'un soutient l'autre.

Il invite les Européens à regarder la réalité en face et, pour peu qu'ils aient quelque courage, à réécrire enfin correctement l'histoire de leurs malheurs depuis 1945 et, tout bien réfléchi, depuis les conditions de la fin de la « Der des Der ».

Il ne s'agit pas de « révisionnisme ». Il est question ici de lucidité et, à défaut de « fin de l'histoire », de fins des illusions. Au reste, sur ce plan, les historiens européens ont du pain sur la planche. Ils seraient bien avisés de réinitialiser les cinq derniers siècles d'une épopée mondiale surfaite. Les historiens du XIXème siècle ont formaté la plupart des mythes qui handicapent aujourd'hui leur intelligence et leur compréhension du monde et, en l'occurrence, une bonne gestion de leurs affaires.

Pourtant, D. Trump n'a jamais caché ses intentions. Avant même son élection.

N'ayant tenu le principe du « je fais ce que je dis et je dis ce que je fais »2que comme un artefact rhétorique électoral (et même faisant très exactement l'inverse dès qu'ils sont élus) contribuant à désespérer et à éloigner les citoyens de la politique, les politiques européens ne l'ont pas pris au sérieux.

D. Trump a confirmé l'essentiel de ses choix après son élection en novembre 2024 et lors de sa prise de fonction le 20 janvier dernier.

Cela commence le 12 février avec l'annonce de sa communication téléphonique avec V. Poutine.

C'est suivi d'une sévère intervention du secrétaire d'Etat à la défense lors de la réunion de l'OTAN à Bruxelles et cela s'aggrave avec les échanges lors de la Conférence de Munich du 14 au 16 février, suivis de la première réunion russo-américaine en Arabie Saoudite entre Marco Rubio, et son homologue russe, Sergueï Lavrov, le mardi 18 février.

La panique qui commence à saisir l'univers politico-médiatique européen est à son comble.

Au lieu de prendre la mesure des événements, de se rassembler autour de principes simples, de mesurer et de revoir de fond en comble le gouffre profond dans lequel ils se sont fourvoyés, afin de se donner un nouveau référentiel géostratégique adapté aux circonstances, les Européens se sont jetés dans de nouvelles fuites en avant.

Au lieu de se secouer et de se prendre en charge, ils ont cru opportun de tenter de « réveiller » le président américain et de le sortir, comme on en sort un enfant, de ses périlleux fourvoiements et de l'avertir sur les diaboliques et dangereux desseins de Poutine. Cette infantilisation de D. Trump, fondée sur une approche simpliste des relations internationales et une psychologie politique de bazar, croyant que la personnalité des chefs d'Etat, habitée par un ego surdimensionné, sera non seulement contreproductive mais éloignera les Européens d'une démarche raisonnable et rationnelle.

Les uns après les autres, sans sérieusement se concerter, ils se succèdent à Washington, chacun avec un logiciel obsolète qui ânonne la même histoire mise au point il y a trois ans, cherchant à répondre à une question que plus personne ne se pose.

Une procession dans le désordre de missi dominici sans mandat formel, qui commence le lundi 24 avec le président français, suivi à Washington le mardi par la commissaire lettonne Kaja Kallas, chargée de la diplomatie de l'Union, pour rencontrer son homologue, le secrétaire d'Etat, Marco Rubio, et enfin cela se termine jeudi (en attendant de nouvelles initiatives du même acabit), par le Premier ministre britannique qui débarque. Chacun avec la cause ukrainienne pour prétexte et de labyrinthiques arrière-pensées.

Tout ou presque a été dit sur la prestation du président français à Washington. Qu'en est-il resté ? Médiatiquement très commenté à Paris, politiquement à peu près sans suites.

Terres rares et inflation de bavardage.

Pour bien saisir à quel point les Européens désorientés, impréparés et sans projet alternatifs ne savent observer et interpréter le cours des événements, prenons l'exemple de cet incroyable contrat que Washington impose au président ukrainien concernant les richesses minérales de son pays.

Encore lundi à Washington, le président français reprenait à son compte les conditions que Zelenski mettait à ratifier un tel contrat qui n'est rien d'autre qu'un racket mafieux. V. Zelenski, après l'avoir dénoncé, serait disposé à venir le signer aux Etats-Unis dans les termes qui lui sont imposés.

Quel terrible sort que celui d'un homme d'Etat qui n'a plus de choix !

D. Trump désinvolte : « Ah bon ? Zelenski vient à Washington ? J'ai entendu dire cela… »

Une réplique que la commedia dell'arte n'aurait pas dédaignée. Politique, un vrai métier de comédien. Mais celui qui ne distinguerait pas leurs différences, celui qui ne verrait pas ce qui sépare un de Gaulle d'un Zelenski, serait un bien piètre observateur. Il y a là cependant un malentendu, un strabisme divergeant qui semble avoir échappé aux commentateurs. Trump, Macron et Zelenski n'ont pas la même relation au temps.

- V. Zelenski (avec E. Macron) regarde vers l'avenir et veut utiliser ces richesses minérales à deux fins :

1.- Impliquer les Américains dans son conflit avec les Russes et à les chasser du Donbass où une partie de ces terres se trouvent. Rusé, il dit en substance : « si vous les voulez, il faudra que nous nous aidiez à battre nos envahisseurs – et donc cesser de négocier avec eux ».

2.- Utiliser ces ressources en contrepartie d'un engagement général de sécurité, puisqu'il semble difficile d'intégrer aujourd'hui l'Ukraine dans l'OTAN.

- D. Trump, lui, regarde vers le passé et veut être payé pour un service déjà rendu. Il dresse un bilan d'agent de recouvrement d'une créance. Il présente la facture à son débiteur. Il tient ces matières critiques pour compensation de l'engagement passé des Etats-Unis au service de la sécurité de l'Ukraine. Il ne les considère pas comme une avance sur rémunération d'un service à venir et encore moins comme une caution sécuritaire américaine en Ukraine que le président américain a rejetée à multiples reprises. Il est certes question d'une valeur globale de 500 Md$, avec 100Md$ qui reviendraient aux pays européens. L'évaluation de ces richesses et leur partage est soumis à interprétation. Sans compter qu'il faille intégrer dans ces calculs la mise en valeur de ces matières dans un pays dévasté par le conflit militaire.

Les stratèges en chambre confondent les termes du débat sur cette question en exagérant l'enjeu sino-américain et les débats sur les matériaux critiques, les semiconducteurs, l'intelligence artificielle… au fond, là n'est pas vraiment la question.

Il est à craindre que toute cette affaire de terres rares à long terme ne cache en réalité des coups politiques à très court terme. Cela convient à toutes les parties. L'opinion publique américaine ne veut plus d'engagement dispendieux de son pays dans des guerres mortifères qui ne rapportent qu'aux marchands d'armes (cf. les procès dressés contre eux au début des années 1930). C'est sans doute pourquoi D. Trump gonfle la valeur de ces matières. Il parle la langue des hommes d'affaires, mais ce serait une erreur de croire que le Bureau Ovale n'héberge pas de président.

Zelenski est aux abois. Après s'être accroché aux branches européennes elles-mêmes accrochées au vide, il sent la terre se dérober sous ses pieds. Il est prêt à signer n'importe quoi pour reprendre langue avec Washington et conforter la population ukrainienne et ses troupes en difficultés sur le front.

Quant à son poste… il est très probable que le rusé Zelenski, se disant disposé à le céder en contrepartie du salut de son pays, se soit ménagé une porte de sortie depuis bien avant l'arrivée de D. Trump à la Maison Blanche…

La position européenne, a été encore plus fragilisée par les changements politiques à Berlin. Le résultat des législatives n'a été que très peu évoqué en rapport avec la nouvelle donne internationale.

Naturellement, il n'a échappé à personne que la tête d'O. Scholz était sur le billot et attendait patiemment « l'exécuteur des hautes œuvres ». Mais le scrutin de dimanche 23 a compliqué l'équation en retirant l'Allemagne, le poids lourd de l'Union, d'une équation déjà très complexe à résoudre.

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, cela décharge le futur chancelier d'un problème géopolitique alors qu'il a fort affaire avec la formation d'un gouvernement impossible : disparition des libéraux et menaçante poussée des extrêmes. Il peut envisager une majorité gouvernementale, mais pas une majorité constitutionnelle.

Peut-être une épine de moins à retirer…

Nous y reviendrons.

Un coup de grâce de plus (sûrement pas le dernier) a été asséné au camp pro-ukrainien ce jour anniversaire du 24 février 2022. Si les questions fondamentales sur le changement de stratégie américaine subsistent, les doutes sur le désarroi de l'Europe ne sont plus permis.

La partie s'est jouée à l'ONU, à l'assemblée générale puis au conseil de sécurité. À front… renversant

L'action s'est quasi-synchroniquement déroulée sur trois scènes. Une en Ukraine, une à Washington, une dernière en deux temps à New York. W. Shakespeare s'en serait délecté.

Pendant que le gratin européen se réunissait à Kiev pour commémorer, comme si de rien n'était, le début du conflit, à la Maison blanche et à l'ONU l'Ukraine et l'Europe faisaient naufrage. Dans la nuit de dimanche à lundi, la Russie commémore à sa manière l'événement en lançant sur l'Ukraine 267 drones, un record depuis février 2022. Le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté une résolution américaine, votée par la Russie (et par la Chine), demandant une paix rapide en Ukraine, mais sans référence à l'intégrité territoriale du pays, malgré les demandes répétées des alliés européens de Kiev.

Ce texte « demande instamment qu'il soit mis fin au conflit dans les plus brefs délais et plaide pour une paix durable »

Après le rejet de tous les amendements proposés par les membres de l'UE pour introduire une référence à l'agression russe et à l'intégrité territoriale de l'Ukraine, la résolution a été adoptée par 10 voix « pour », et aucune voix « contre ».

Les quatre pays de l'Union européenne (France, Slovénie, Grèce, Danemark) et le Royaume Uni se sont abstenus.

Le vote de la résolution réaffirmant le soutien à l'Ukraine à l'Assemblée générale des Nations unies en 2025 comparé à celui condamnant l'agression russe en Ukraine en 2022

(voir la version PDF)

Le statut de membres permanents et leur droit de veto de la France et du Royaume Uni, serait il décoratif ?3 Avant ce vote au Conseil de sécurité, un vote précédent avait eu lieu en Assemblée générale mettant en lumière le changement radical de la politique américaine après l'arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche. Une résolution préparée par l'Ukraine et ses alliés européens a été adoptée mais sans majorité à l'Assemblée par 93 voix pour, 18 contre, et 65 abstentions, sur 193 Etats membres.

Evénement sans précédent à l'ONU : les Etats-Unis ont voté contre cette résolution, aux côtés de la Biélorussie, du Mali, du Nicaragua, de la Corée du Nord, de la Hongrie… et de la Russie, que l'ambassadeur Vassili Nebenzia a qualifié de « morceau de papier anti-russe ».

La diffraction des computations locales dans un chaos global.

Pendant ce temps-là, E. Macron conversait amicalement avec son homologue américain à la Maison Blanche. Lors des échanges avec le président français, D. Trump a tenu à préciser en direct de la Maison blanche : « J'ai de solides discussions avec le président russe Vladimir Poutine concernant la fin de la guerre et aussi des opérations majeures de développement économique entre les Etats-Unis et la Russie. Les discussions se passent très bien. »

E. Macron était à Washington, venu convaincre D. Trump de la justesse de l'approche européenne. La réponse de la Maison Blanche n'a échappé à personne.

La messe est dite.

Qui perdrait son temps à se demander si le voyage du président français soutenu par une forte publicité a été couronné ou non de succès ?

Il faut cependant convenir que sa mission était vouée dès le départ à l'échec. Elle a eu deux mérites. Le premier est cette tentative avait principalement pour but de redorer le blason d'un président qui espère toujours mener son mandat jusqu'à son terme (2027) et de rester à l'Elysée afin de préparer l'arrivée de son successeur désigné dans les meilleures conditions.

Le second est de valider l'idée qu'une limite historique semble avoir été franchie. Cette rupture géostratégique renvoie les Européens à 1945, aux origines de leurs illusions. Ils ne peuvent plus cacher à leurs opinions par qui a été fondée et qui a entretenu leur Europe depuis la fin de la dernière guerre mondiale et au fond à quoi au juste elle a servi.

La franchise de D. Trump leur permet de savoir désormais très exactement à quoi s'en tenir.

Croire que désormais ils sont libres de leurs décisions serait une grave erreur. Dire aux Européens ce que vaut leur Union ne leur donne aucune marge de manœuvre. L'Europe est une « chose » américaine et le restera.

Ils ne disposent d'aucun moyen leur permettant de s'affranchir de cette subordination à laquelle leurs « élites » ont librement consenti et contribué, certains avec beaucoup d'enthousiasme.

Ce n'est pas l'Europe qui s'affranchit (enfin !?) de l'Amérique. C'est l'Amérique qui met à nu l'état réel de l'« Alliance ». Il n'y a plus d'« alliés », il n'y a jamais eu d'amis… Retour à « Games of Thrones »4et à la verticalité de la chaîne alimentaire, il n'y a plus que des vassaux et des « saigneurs ».

François Godement, un spécialiste de la Chine, prenant conscience de l'évolution rapide en cours, résume assez bien la situation préoccupante dans laquelle se trouvent les Européens face à leurs protecteurs américains 5

« En fin de compte, cette administration cherche à affaiblir l'Europe tout en lui dictant sa conduite. L'Europe se trouve minée sur le plan politique, économique, et par le retrait soudain d'engagements en matière de défense. « En agissant sur tous les registres à la fois, l'Amérique se positionne comme un adversaire de l'Europe, sinon comme un ennemi déclaré. Elle ne nous veut pas du bien. « Nous aurons beaucoup de chance si un accord insatisfaisant ou une pause dans la guerre en Ukraine nous accordent un sursis. » « Non seulement l'Europe n'est pas à la table de négociation, mais elle est au menu. » La métaphore gastronomique soustrait à l'Europe sa capacité à décider de son destin.

Godement aurait pu souligner qu'elle n'en a jamais vraiment décidé. Les européens ont vécu depuis des décennies dans la chaude et amicale illusion qu'ils étaient de « alliés ». D. Trump leur rend service à les désigner pour ce qu'ils sont : des supplétifs. Il faut être cependant plus précis. L'Amérique n'est pas disposée à quitter l'Europe. Une fable héritée des années Roosevelt, d'une Amérique isolationniste, repliée sur elle-même, ne se préoccupe au mieux que de la menace chinoise a vécu. L'Europe est un des nombreux instruments dont Washington use pour consolider son hégémonie mondiale.

C'est un mythe persistant et faux. Les Etats-Unis ne peuvent se passer des richesses qui lui viennent du reste du monde pour compenser le déficit structurel de ses échanges qui font qu'ils consomment bien plus qu'ils ne produisent aussi relativement important que soit leur PIB. D. Trump a lancé un processus dont ne discerne pas encore le terme.

Ses victimes consentantes s'en accommoderont. Ses « alliés » floués d'en désoleront. Les observateurs attentifs s'en délecteront.

Notes:

1- Les Européens gagneraient à lire avec attention un livre passé inaperçu de Annie Lacroix-Riz : « Les origines du Plan Marshall. Le mythe de l'« aide » américaine. » A. Colin, 2023, 564 p.

Je recommande aux plus patients et passionnés, la lecture instructive d'une autre contribution de cette auteure : « Le choix de la défaite. Les élites françaises dans les années 1930. » Dunod poche, 2024, 1186 p.

2- Lionel Jospin, 05 février 1995.

3-Il a suffi, le 14 février 2003, à J. Chirac et à D. de Villepin de « menacer » d'en user pour que, ipso facto, ils en ont usé. A l'inverse, ce droit ne s'use lorsqu'on ne s'en sert pas. Pire, quand votre adversaire est convaincu que vous ne pouvez pas vous en servir. Les lendemains de réforme (inévitables) des institutions internationales, risquent d'être très douloureux pour les Britanniques et les Français. Ils sortent, par la petite porte, de l'histoire et de la géographie.

4- Pablo Iglesias (Collectif, Podemos) : « Les leçons politiques de Game of Thrones ». Post-éditions, 2019, 317 p. 5 « Europe : prendre acte du sabotage des relations transatlantiques ». Institut Montaigne, mercredi 19 février 2025.