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Chez les chiroptères : être, ce n'est pas paraître
par Ahmed Farrah
 Prendre son nombril pour le centre du monde est une tare congénitale.
Elle ne fait pas avancer ceux qui en sont atteints. Ils
sont de plus en plus nombreux. Ils croissent et se multiplient. Chez eux, la
mutation semble génétiquement transmissible, elle se propage et devient
pandémique. Ils sont photophobes. La lumière les éblouit comme des albinos
dépigmentés. Leur déficit en mélanocytes en est responsable. Ombrophiles, ils
ne sont à l'aise que dans la pénombre. Chiroptères des grottes. Que dire d'eux
s'ils sont aussi daltoniens ? Le rouge et le vert leur jouent des tours.
Comment s'en prendre ? Ils compensent leur handicap. Aux autres, ils imposent
un monde sans couleurs, ils leur forcent un destin virtuel, ils leur tracent un
horizon de chimère. Ils avancent dans leur bulle en inertie sans se déplacer.
Obnubilés par le chiffon et la fripe, par sa coupe et sa longueur. Des vigiles
sont placardés aux portiques de certains lieux devenus obscurs, scrutent le
cache-misère ou le cache cheville, le cache gynécée ou l'androcée, moule
aréoles ou décolleté. Voici des édits de doyens et de recteurs des mœurs qui
apparaissent ça et là dans des campus paumés, à l'assaut des suggestions de
Cupidon et d'Eros. Au risque d'être mis à nu, ils le sont d'ailleurs, ils
transgressent le privé de l'être et la liberté de paraître, pour faire taire
l'expression différente qui les étouffe. Ils feignent d'oublier que s'ils sont
là où ils sont, c'est surtout par la grâce de ceux qu'ils nous font croire
qu'ils honnissent. Ces peuples sans complexe qui, sans eux, leurs semblables ne
seraient que des humanoïdes vivants au paléolithique, ils sont passés de la
vapeur au numérique puis aux nanosciences parce qu'ils n'ont pas la phobie du
spectre visible, ni de l'inaudible, ils sont friands de savoir nourricier qui
est leur arme fatale de domination expansive. Leur monde est riche par la
multiplicité qui le compose, contrairement au pauvre milieu désolé par
l'hypocrite platitude imposée chez les tarés écervelés qui figent la vie et la
résument seulement dans une parenthèse qu'ils placent entre deux membres supposés
ambulatoires.
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