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Bou quistiou !!!

par Aissa Hirèche

A voir ce que nous sommes devenus le long des siècles et à considérer ce que nous faisons de notre passage sur terre à longueur d'ennui, il est difficile - même hors de pensée - de dire que nous pouvons être un modèle pour les autres. En d'autres termes, sommes-nous en droit d'appeler les autres à nous suivre ou, encore pire, à nous ressembler ? «Telle est la question !», aurait dit Shakespeare. «Bou questiou !», aurait rectifié Athmane Ariouat.

 Il ne suffit pas de croire, entre deux siestes de mille ans, qu'on est mieux que les autres pour que, effectivement, l'on devienne meilleurs qu'eux. Les nations suent pendant que nous dormons. Elles se tuent au travail pendant que nous nous adonnons à la danse.

 Et elles passent le gros de leur temps à préparer l'avenir alors que nous, nous enveloppant du burnous de notre inconscience, passons notre vie à organiser et à réorganiser des festivals vides de sens, bien sûr, mais surtout dénués de portée.

 Les sociétés qui avancent sont celles où les hommes libérés de la dictature du ventre se donnent la peine de penser et de préparer les lendemains. Et il n'y a que nous finalement qui, esclaves de nos mensonges, avons fini par croire fermement qu'il suffit de procéder au replâtrage du passé pour bondir dans l'avenir. A l'arrivée, nous nous retrouvons seuls, face à nous-mêmes. Engloutis par notre déception.

 Parmi ceux qui nous enviaient hier, il en est qui ont arraché des places au premier rang alors que, mieux partis que beaucoup d'autres, nous arrivons aujourd'hui à peine à coller au train de l'humanité. Tant d'efforts perdus et tant d'hommes gaspillés ! Venir, comme ça, un beau jour et appeler les autres à nous rejoindre, en plein milieu de notre boue, ce n'est vraiment pas sérieux.

 Enfoncés dans des conceptions erronées du monde et des hommes, nous avons passé tout notre temps à creuser notre sous-développement pour arriver, en fin de compte, à inventer le sous-développement durable. Atteints par la maladie des chiffres, nous nous sommes détournés du contenu et, adeptes fanatiques de la quantité, nous avons fini par cultiver une haine viscérale à l'égard de la qualité. Tout se calcule et s'additionne chez nous. Les hommes comme les vaches, la pudeur comme la science.

 Le masculin comme le féminin. Le beau comme le laid. Rien ne semble échapper à cette perception «calculatrice », pas même les sentiments ou les relations. Tout s'exprime en mètres carrés, en dinars, en individus, en litres, en kilomètres? même nos erreurs que nous pouvons exprimer en années en disant, par exemple, que nous nous sommes trompés pendant deux ans ou pendant trente ans ! Pour venir, après cela, appeler les autres à nous rejoindre au fond de notre puits? il faut du culot. Beaucoup de culot !

 Il semble que nous ayons même jeté l'espoir d'améliorer un jour les choses à partir du moment où nous avons déraciné tous les repères et, surtout, lorsque nous avons enlevé toute possibilité de comparaison. Seul le refrain unique qui hante l'esprit fatigué revient inlassablement: «Nous sommes mieux que les autres ! » et, même à bout de forces après tant d'années de solitude, nous trouvons le moyen de regarder les autres d'un air hautain et de leur faire signe de nous rejoindre dans notre solitude et dans notre bêtise. Mais les autres n'ont pas le temps de nous écouter. Ils se mettent à taper des mains et nous, emportés par le rythme, nous nous mettons à danser.

 C'est parti pour encore deux mille ans. Au réveil, nous trouverons sans doute la force d'appeler les autres à nous rejoindre parce que l'idée comme quoi nous sommes les meilleurs ne nous quittera jamais? pas même après que le monde eût disparu et pas même après que nous eûmes disparu dans la boue.