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Clôture du 2e Festival panafricain: Suspicion et écarts de langage

par Ghania Oukazi

Des voix sublimes, des couleurs chatoyantes, des techniques modernes mais aussi des interrogations, de la suspicion et des écarts de langage ont marqué l'ouverture et surtout la clôture du 2e Festival panafricain. Le panaf a pris fin lundi soir à la salle «Atlas» de Bab El-Oued en présence d'une foule compacte où les enfants étaient plus nombreux que les adultes. Cette deuxième édition a été clôturée au même endroit où a été inaugurée la première, le panaf de 1969, quand l'Atlas s'appelait «Le Majestic». Ce rendez-vous africain, les organisateurs le voulaient de prestige. Il a été ouvert par un sublime spectacle chorégraphique signé Kamel Ouali et fermé par un autre de bien moindre facture - pas celle financière - signé le chorégraphe Sofiane Bouregaâ et réalisé par Farid Aouamer.



 Dédiée à Mama Africa, la grande Miriam Zizeley Makeba, décédée en décembre 2008, la cérémonie de clôture du panaf d'Alger n'a pas ému grand monde. Elle a débuté dans un vacarme et un désordre indescriptibles pour se traduire par un spectacle juste moyen même si se sont produites des voix, tout aussi belles les unes que les autres et ont été exécutées des danses sur les sons de divers instruments musicaux du goumbri à l'imzad en passant par la kora et autre tam-tam africain. La note la plus sympa est la toute dernière, au moment où des participants au spectacle se mettent en scène et d'autres envahissent la salle pour interpréter le superbe Pata Pata.

 La reprise de ce tube de tous les temps était pour rappeler qu'un certain 5 juillet 1972, il a été chanté sur cette même scène par Makeba en personne. Le public a aussi écouté Malaika et en évidence la célèbre Ana Hora Fi El Djazaïr. Le spectacle a duré 90 minutes. L'Algérie a ainsi dit au revoir à l'Afrique qu'elle avait invitée pendant 15 jours, le temps d'un festival. Ce sont 49 pays sur les 53, membres de l'Union africaine qui ont été présents. Beaucoup d'entre eux ont apprécié l'effort déployé par les autorités algériennes pour faire de cette manifestation un moment où les Africains pouvaient joindre l'utile à l'agréable.

 C'est-à-dire (re)nouer des liens que les problèmes politiques, économiques et sociaux que vit le continent ont totalement défaits. «En 1969, ce festival était un acte culturel. En 2009, c'est un acte révolutionnaire», était-il écrit en haut de la scène de la salle Atlas.

 Au-delà de son caractère culturel qui aura fait déplacer, danser et amuser beaucoup de monde, la manifestation en tant qu'événement lourdement facturé continuera de faire parler d'elle pendant longtemps. Elle aura en tout cas fait jaser le microcosme algérois tout au long de sa tenue. Déjà, lundi soir, à l'entrée comme à la sortie de la salle, des responsables, journalistes et autres curieux s'interchangeaient les questions et les réponses sur des faits qui semblent être restés en travers de la gorge. Le phénomène Lucie ou cette ancêtre africaine ramenée, avait assuré la ministre de la Culture, d'Ethiopie «comme gage d'amitié profonde entre les deux pays» n'a pas été élucidé. Comme ça a été déjà dit, Lucie ou ce squelette de 3,2 millions d'années exposé au musée du Bardo d'Alger depuis l'ouverture du panaf serait une mauvaise copie en plâtre. La vraie Lucie est exposée, rappelle-t-on, depuis 2007 aux Etats-Unis et les Américains paient 15 dollars pour la visiter. Au Bardo, les quelques Algériens qui ont voulu satisfaire leur curiosité ont payé à peine 10 DA «symboliques», répétaient les agents de service. D'ailleurs, personne ne devait payer quoi que ce soit puisque la ministre en personne avait affirmé à l'ouverture du panaf que toutes les manifestations étaient gratuites. Interrogés sur le pourquoi des 10 DA même symboliques, les agents de service au musée du Bardo disaient exécuter un ordre de leur administration. C'est, dit-on, tant mieux si le prix du ticket était dérisoire puisque le squelette était une réplique.

 Lucie n'est cependant pas la seule fausse note qui a marqué le répertoire panafricain d'Alger. Ce qui est sûr, c'est que son déplacement d'Addis-Abeba l'éthiopienne vers Alger restera pour la vie empreint de doute pesant. D'autres doutes aussi lourds seront en même temps retenus par l'histoire à chaque fois que le panaf sera convoqué. Nombreux s'interrogeront sur le montant de la facture et des chèques qui ont été libellés pour donner à la capitale des allures africaines parfois jusqu'à en éclipser les siennes. Ces contrats qui auraient été conclus notamment avec des boîtes françaises pour couvrir des spectacles sur lesquels l'Algérie ne garderait aucun droit de diffusion...

 Le panaf continuera de faire parler de lui même si la ministre de la Culture aura l'inélégance de rabrouer les journalistes qui l'interrogeront sur la véritable nature de Lucie qui repose au Bardo à Alger pas celle qui est aux Etats-Unis. Les écarts de langage, même si certains ministres veulent les institutionnaliser, ne constitueront nullement des réponses recevables à des questions dont la légitimité est sans appel.