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En matière de liberté religieuse, la loi est moins répressive que la société

par Abed Charef

Pas de dérive particulière dans les libertés religieuses en Algérie, selon le département d'Etat américain. Mais la première dérive n'est-elle pas de laisser le département d'Etat s'emparer de cette question?

Etre musulman est déjà difficile en Algérie. Ne pas être musulman est encore compliqué. Le département d'Etat américain a confirmé cette évidence dans un nouveau rapport sur la liberté religieuse dans le pays. Même s'il a noté que la pression sur les non musulmans n'a pas augmenté, le rapport rappelle les principales affaires liées à ce dossier controversé.

Mais au fil des affaire relatées, il devient évident que la pression légale et règlementaire reste, tous comptes faits, assez faible. Depuis la promulgation de la loi régissant la pratique des cultes non musulmans en 2006, les règles ont été fixées, et plutôt admises. Des règles rigides, qui laissent une toute petite place à la négociation, et donnent à l'administration un large éventail de moyens de répression. Depuis six ans, l'administration n'a pourtant eu recours à des décisions strictement répressives que très rarement. La justice, quant à elle, s'est saisie de plusieurs dossiers, dans des affaires où elle a fait preuve d'un excès de zèle remarquable. Même si une décision de justice ne doit pas être commentée, il faut bien reconnaitre que la justice algérienne a fait preuve d'une étonnante légèreté, donnant une dimension très importante à des affaires somme toute banales. La preuve : le premier verdict a été souvent lourd (cinq ans de prison contre un maçon pour prosélytisme, par exemple), mais le procès en appel s'est souvent terminé par une relaxe, ou une peine symbolique. La sévérité de la loi semblait essentiellement viser à dissuader des prédicateurs de l'église protestante, devenus envahissants dans certaines régions du pays.

Mais si l'administration et la justice, pourtant très décriées, font preuve d'une certaine modération, la pression de la société, elle, reste très forte. Ecrasante. En Algérie, on peut voler des câbles téléphoniques ou du bétail, détourner l'argent de la collectivité, dévaliser une entreprise ou une banque, exporter illégalement des devises par millions de dollars, on peut vendre de la drogue, participer à une émeute, sans vraiment subir la colère de la société ni faire face à la réprobation du voisin. Mais on ne peut pas ne pas jeuner. Là, la pression de la société algérienne devient trop forte, avec une intolérance largement partagée.

D'autre part, cette pression s'exerce contre les non musulmans, mais aussi, et d'abord, contre les musulmans ne respectant pas scrupuleusement les règles, ainsi que contre les musulmans appartenant à d'autres rites. Et sur ce point précis, le rapport du département d'état est largement défaillant : les persécutions contre les chrétiens, qui trouvent toujours un écho dans la presse, ne sont rien, comparées aux persécutions exercées contre les musulmans.

Il y a deux ans, le quotidien algérien au plus fort tirage a mené une campagne virulente contre les chiites en Algérie. Pendant plusieurs mois, il a mené une sorte de croisade contre ce qu'il appelait l'expansion chiite, en faisant un véritable fonds de commerce. Au même moment, éclataient des affrontements à Berriane, entre malékites et ibadites, faisant morts, blessés et destructions. Y a-t-il une relation de cause à effet ? Personne ne le reconnaitra. Mais tout ceci laisse forcément des traces.

Cette campagne a été relayée sur les réseaux sociaux, où un blogueur a publié, cette semaine encore, une liste de prédicateurs chiites qui exerceraient dans la wilaya de Tébessa. Donnant leurs noms et fonctions, ainsi que les lieux où ils exercent et les endroits où ils se réunissent, le blogueur publie une courte biographie de chacun, signalant que l'un d'eux, par exemple, a effectué plusieurs séjours en Syrie et Iran. Il appelle à « se méfier d'eux et à inviter les gens à s'en méfier », car seul « le mal » est attendu de ces gens.

Tout ceci pourrait relever de l'anecdote et des discussions de comptoir, s'il ne révélait des dérives graves. En premier lieu, une conception de la religion agressive, intolérante, sans aucun souci du respect des autres. Ensuite, une tendance à la surenchère s'est progressivement imposée, n'admettant plus le moindre écart. Religiosité ou bigoterie, peu importe. Celui qui s'affiche différent n'a pas droit à l'existence.

Mais le plus grave est ailleurs. Il est dans ces deux constats : d'une part, l'Algérie figure toujours dans une liste de pays où la liberté religieuse est suivie avec attention. Ce qui signifie que la liberté religieuse pose problème, ou qu'elle pourrait en poser. Elle peut donc être source d'instabilité, comme elle peut menacer l'harmonie et l'équilibres sociaux.

D'autre part, c'est un rapport du département d'état américain qui nous rappelle cette faille. Pourquoi une institution algérienne, le ministère des affaires religieuses, par exemple, ou une organisation indépendante, ne publieraient-ils pas un rapport sur le sujet ? Pourquoi laisser les autres, des parties externes, prendre en charge des questions aussi sensibles, avec tout le risque que cela entraine ? Pourquoi l'état de l'Algérie, qu'il s'agisse de l'économie, des libertés, des droits de l'Homme, est-il révélé par des institutions étrangères ou internationales plutôt que par des institutions algériennes ?